Bilans pour profils atypiques, hypersensibles, hypersensoriels, haut potentiel, avec TDA-H, TSA, DYS

Donner et recevoir

Dans notre société contemporaine occidentale, « donner » implique bien souvent une attente de « recevoir », à un moment donné, d’une manière ou d’une autre, formulée ou plus larvée. Il y a un contrat social sous-jacent, qui s’appuie sur de nombreux facteurs.

En effet, souvent inconscient, cet acte de « donner » soulève facilement du jugement et l’adhésion (ou non) à une catégorie sociale, à un groupe (familial, amical, professionnel, politique, culturel)… Ainsi, il y a : celles et ceux qui « donnent bien volontiers », « qui pourraient bien donner » ou « ne donnent pas assez » ; celles et ceux pour qui l’entraide logistique est normale »; celles et ceux qui regrettent que certain.e.s « reçoivent trop et devraient donner aussi » …
Dans certains cas, la participation financière peut concourir à se déculpabiliser de faire plus ou mieux et d’être présent.e. « Je fais tout ce que je peux pour les mettre à l’abri du besoin, c’est déjà pas mal!« ; « Avec de l’argent, on peut se payer les services de tout ce dont on a besoin, il ou elle peut donc bien se débrouiller. », . .
Ces façons de faire (et bien d’autres) sont naturellement subjectives, empreintes de notre histoire, de notre culture, de notre contexte, de notre personnalité, de nos convictions. 

La notion de « donner » implique effectivement un principe de propriété. Sa définition est de « mettre à la disposition de quelqu’un d’autre ce qu’on possède ». Mais ce don n’est pas forcément matériel. Il relève de quelque chose qu’on aurait et qu’on décide ou non (parfois inconsciemment) de partager, d’offrir ou de dire à l’autre. 
En réalité, il y a de multiples façons de donner aux autres, à notre entourage mais aussi aux inconnu.e.s croisé.es dans la rue. Donner un sourire, donner un objet, donner une réponse (à un SMS ou une proposition de rencontre), donner de son temps, donner de l’attention et de l’écoute, donner son avis ou ses astuces, donner de l’énergie ou du courage, donner un coup de main, donner son accord, donner de l’amour… Mais aussi donner un coup (frapper), donner dans l’humour (plus ou moins sarcastique)…

On sous-estime trop souvent ce que ces petits gestes du quotidien, d’autant plus quand ils sont « gratuits » et offerts spontanément, peuvent générer comme bien-être, à quel point ils peuvent faire la différence pour quelqu’un qui traverse une mauvaise passe ou comme sentiment d’appartenance (même fugace). Ils disent : « je te vois, je t’entends », « tu comptes », « tu fais partie d’une communauté »…
Quand il s’agit d’une réaction pour se défendre, ils participent à poser ses limites, ce qui est tout autant bénéfique.

Ces dons-là dépendent de notre libre-arbitre, qui est inaliénable. Malheureusement, le manque de temps, l’anxiété grandissante politique, économique, sociale, environnementale ; l’omniprésence du virtuel ; les blessures, les épreuves, l’isolement… se chargent trop souvent de nous le faire oublier et/ou nous poussent à nous replier sur nous-mêmes. 

Malheureusement, « donner » est associé, de plus en plus souvent, à une injonction de rentabilité : «que vais-je obtenir en retour si je donne ? ». « Donner » et « recevoir » sont ainsi subtilement associés… Quel que soit le sujet, il s’agit généralement d’une transaction financière, relationnelle ou psychique. 
Cela peut-être une attente de remerciements, de compliments, d’affection, une appréciation / garantie d’appartenance sociale. Cette « recherche de rentabilité inconscience » participe parfois à créer une dette affective ou des conflits de loyauté tacites, parfois lourds à porter.

Selon les personnes en présence, cette transaction peut nourrir le lien ou générer des attentes. Ces dernières peuvent pousser les personnes les plus indépendantes (voire évitantes) à refuser l’ensemble du processus pour prévenir les ennuis : ne rien recevoir pour ne pas se sentir « obligé» de donner en retour. A l’inverse, les personnes plus fusionnelles peuvent, sans le savoir, se montrer très attentionnées et présentes, mais espérer ainsi consolider le lien « je suis là pour toi et je sais que toi aussi tu es là pour moi ».
Le manque de compréhension des différentes stratégies en la matière peut facilement générer des désillusions, des déceptions, des tensions, voire des conflits. Il peut conduire à une sensation de solitude, même quand on est bien entouré.

In fine, l’acte de « donner », de penser ou non à le faire, de se l’autoriser ou se l’interdire, de ne pas en avoir envie ou de le faire systématiquement (quitte à s’oublier en passant)…parlent souvent, en filigrane, de nos blessures d’enfance et des peurs qui en découlent, parfois d’un manque de confiance en soi, de culpabilité ou d’un doute de légitimité aussi : « dans quoi je m’embarque, si je commence à donner ? », « quelle est ma responsabilité derrière ? », « que risque-t-il de m’arriver ensuite ? » ou alors « qui suis-je pour donner quelque chose à quelqu’un ? ».
Tous ces aspects et bien plus encore se jouent dans les relations, qu’elles soient ponctuelles ou plus durables, pour tout un chacun.e. 

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Chez les profils atypiques, l’acte de « donner » n’échappe pas à la règle mais il est exacerbé par leurs différences de fonctionnement et d’entrer en relation avec autrui.

  • Ainsi, certains neuroatypiques donnent trop d’informations, trop vite sur eux ou sur un thème qui les passionne. Cela créé un décalage dans la conversation, quitte à perdre l’interlocuteur en cours de route, sans forcément sans rendre compte. 
    Cela génère souvent un fossé relationnel, notamment avec les personnes qui n’ont pas la même temporalité dans leurs confidences ou qui ont l’habitude de fonctionner socialement avec des masques, du small-talk et parfois des jugements rapides. 
    En revanche, en présence d’un.e de leurs pairs, cela contribue à créer ces connexions suspendues dans le temps, quand l’authenticité est au rendez-vous de l’autre côté. Mais même dans ces cas-là, la répétition ne sera pas forcément au rendez-vous. Tout dépend des besoins et des envies de chacun.e par la suite. Et c’est plus facile à vivre, si on est prêt.e à « donner » sans attente.
  • Il peut aussi leur arriver de ne pas pouvoir donner à un instant « t », selon leur niveau de batterie énergétique. L’hypersensorialité, des traits autistiques ou un TDA-H génèrent souvent des problèmes d’organisation, de planification et plus globalement de fluidité relationnelle. Et, ces profils ne font pas exprès : ils ne peuvent tout simplement pas répondre, se positionner tout de suite. C’est un peu comme si on leur demandait, à ce moment-là, de courir un 200m alors qu’ils ont la jambe dans le plâtre.
    Néanmoins, leur difficulté a des répercussions sur autrui, qui se retrouve à attendre, peut se sentir ghoster ou devoir s’adapter s’il ou elle souhaite maintenir le lien. Selon leur personnalité, cela peut se faire très facilement ou, à l’extrême inverse de la courbe, générer le sentiment de servir de valeur d’ajustement, ce qui est rarement agréable à vivre. 
  • D’autres neurodivergents donnent spontanément beaucoup d’affection parce qu’ils ou elles ont le sentiment d’être en face d’une belle personne ou parce qu’ils ou elles ont capté qu’elle en avait besoin, à ce moment-là. 
    Cette empathie-là est belle à condition de ne pas cacher des projections trop rapides, une peur de la solitude (voire un vide affectif) ou un syndrome du sauveur qui finissent généralement par retourner la relation contre l’initiateur.trice… A moins de rencontrer quelqu’un qui est en recherche de relations fusionnelles aussi. 
  • Les profils atypiques les plus charismatiques rayonnent et attirent naturellement à eux tout le monde. En quête de moments intenses, ils peuvent partager une complicité authentique à l’instant « t ». Mais cette première connexion n’appelle pas forcément une poursuite de la relation pour eux. 
  • Certains profils extravertis proposent des mises en relation mais en faisant parfois en sorte de rester un intermédiaire incontournable. 
  • La question de recevoir et de se sentir vibrer ou indispensable comptent alors pour beaucoup dans la balance relationnelle, ce dont les autres n’ont pas forcément conscience. 
    Ces comportements peuvent interpeler les multi-neuroatypiques sur la durée, voire appuyer sur leur blessure de rejet, d’abandon ou d’hypervigilance, selon ce qu’ils ont vécu. En comprenant mieux ce qui se joue, il est plus facile de détricoter la situation et de se recentrer. 
  • A l’inverse, les profils qui sont davantage dans la maîtrise (d’eux-mêmes et de leur environnement) peuvent avoir besoin de plus de temps avant de se sentir en confiance (en sécurité), d’autant plus quand l’introversion s’en mêle.
    Ils ne s’épanchent pas facilement, peuvent garder leur avis pour eux et/ou éviter de montrer leurs vulnérabilités. Cette posture, en lien avec leur tempérament, leur fonctionnement cognitif et leur vécu dans l’enfance, voire leur genre… les préserve mais les isole aussi facilement.
    En évitant de dévoiler leurs aspérités, ils donnent l’impression d’être inatteignables ou froids alors qu’une grande sensibilité, parfois une estime de soi vacillante (bien planquée), et dans tous les cas, une réelle envie de connecter avec l’autre se cachent souvent derrière.
  • Enfin, il y a ceux qui donnent, sans forcément attendre quelque chose en retour. Ils donnent de leur temps, transmettent leurs connaissances, mettent les gens en relations, partagent leurs bons plans. Ils le font parce qu’ils le peuvent, pour apporter leurs pierres à l’édifice sociétal ou parce qu’ils ont conscience que maintenir des relations requièrent des efforts et des ajustements.
  • Cette approche parle de leur manière d’envisager les relations, sources de complémentarité, bien loin de l’idée de domination-soumission ou de compétition, majoritaires dans notre société. Elle est rare. Elle concerne 1/1000 de la population.
    Elle parle de ces personnes qui sont spontanément curieuses et ouvertes à l’altérité ; qui pensent avec recul… mais aussi (surtout ?) qui ont morflé, voire se sont confrontées à la maladie ou la mort (plus ou moins précocement), se sont relevées, ont cheminé. Ces personnes-là envisagent les retours d’expérience et le temps partagé comme ce qu’il y a de plus précieux à vivre.  
    Cette façon d’être, de donner et de recevoir est malheureusement rarement comprise et reçue pour ce qu’elle est, dans la mesure où elle dénote fondamentalement avec la majorité. 
  • De par leur parcours de vie et leurs choix professionnels, ces profils multi-neuroatypiques ou THP servent aussi de miroirs et souvent de disjoncteur social. Ils soulèvent, sans forcément en avoir conscience, des questions qu’on cherche à éviter de se poser. Ils « dérangent », ce qui peut-être très coûteux à vivre tant qu’ils ne connaissent pas les raisons cognitives et émotionnelles de leur fonctionnement.  
  • Par ailleurs, ces profils spécifiques peuvent sembler très naïfs, les femmes notamment, alors qu’en réalité, elles sont plutôt utopiques. Leurs réflexions semblent parfois « simplistes » alors qu’elles sont, au contraire, le fruit d’une longue élaboration de pensée, mais énoncée de manière minimaliste et ultra-compréhensive.
    Selon les personnes rencontrées, cette « simplicité » perçue envoie (souvent à tort) le signal qu’elles sont facilement «utilisables », manipulables. Ce n’est pas parce qu’elles ne disent rien, ne réagissent pas sur le coup que c’est vrai. D’autres personnes se sentent envahies, s’interrogent ou se méfient : « qu’est-ce qu’elle cherche ? Qu’est-ce qu’elle attend (en retour)?». Ces réactions les peinent souvent profondément.

D’une manière ou d’une autre, qu’on le souhaite ou qu’on s’en défende, « donner » appelle le «recevoir» car nous restons des mammifères grégaires, des êtres sociaux. Nous (sur)vivons par, pour et via le groupe. 
Or, chez nombre de profils atypiques, la problématique de « recevoir » est tout autant difficile que celle de « donner ». Dès leur enfance, ils se retrouvent plus facilement dans des situations où ils sont plus naturellement en position de donner ou de ne rien attendre plutôt que de recevoir… parce qu’ils ont senti ou observer la détresse ou l’injustice ; parce qu’ils ont compris avant les autres ; parce qu’ils ont grandi dans une famille où ils n’avaient pas d’autres choix ; parce qu’ils ont éprouvé le rejet ou la trahison et ses conséquences ; parce qu’ils ont conscience de l’importance de l’entraide et du soutien pour tenir. 
A force de répétitions, il en découle des fonctionnements relationnels et affectifs, plus ou moins conscients, dont il n’est pas facile de se défaire. 
Pourtant, être en capacité de recevoir, d’accueillir un compliment, de demander de l’aide est aussi ce qui permet à la relation la réciprocité, si chère à ces profils particuliers. 

In fine, atypiques ou non, nous sommes toutes et tous probablement un mélange de toutes ces postures et bien d’autres encore… selon les situations, les personnes, notre état du moment, notre chemin de vie.
Il me semble qu’explorer les mécanismes qui se jouent alors offre de jolies sources de dépassement des malentendus et des conflits.
Est-ce qu’au fond, l’idée n’est pas d’apprendre à donner et recevoir en conscience, ancré.e dans ses émotions sincèrement, quand (ou tant que) c’est juste pour soi et pour autrui. Car préserver son authenticité et sa légitimité d’être me semble tout aussi important que cette belle faculté de donner ou recevoir.