Identifier ses zones de sécurité

Photo ©Pen Ash

Les femmes et les personnes d’origine et/ou de genre différents vivent quotidiennement des agressions, dans la rue, au travail, sur les réseaux, voire avec leur entourage. Certaines sont évidentes, d’autres psychologiques et non-verbales. Elles se déguisent à l’aide de frôlements (accidentels ?), de regards, du ton de voix, de sous-entendus ou d’humour…

Derrière ces attaques se cachent souvent des peurs car la différence est une grande pourvoyeuse en la matière. Elle a beaucoup à voir avec ce qu’on ignore (inconsciemment) mais aussi avec ce qu’on a vécu au contact d’autrui et des amalgames qui en découlent. 
Pour les victimes, elles génèrent de l’hypervigilance et aussi des biais cognitifs, avec lesquels on apprend malheureusement à composer, souvent sans s’en rendre compte : le fameux : « C’est comme ça ! Il faut faire avec !».

Quand on est (multi)neuroatypique, nos différences invisibles ajoutent de la complexité à cette réalité et multiplient potentiellement les sources d’abus et de violences

Pour ma part, j’ai longtemps cherché le moyen de sortir de mon mutisme et de me défendre lorsque ces agressions se manifestaient. Également introvertie, j’ai cru que le manque de confiance en moi était en cause. Je l’envisageais comme un graal. Une fois trouvé, J’espérais que ce genre d’ennuis disparaitraient d’eux-mêmes. Dans le même temps, cette quête me semblait bien vaste et floue. Au fil des années, j’ai néanmoins tenté plusieurs approches :  

  • L’enfance et son lot de harcèlements m’ont appris à tirer des leçons de mes expériences. Combien de fois me suis-je réveillée le lendemain d’une interaction déplaisante en me disant : «j’aurais dû lui répondre ou faire ça. Si je revis cette situation, je saurai quoi faire !».
    A force de déconvenues, j’ai effectivement acquis quelques répliques qui viennent plus facilement aujourd’hui. Malheureusement, les situations sont rarement similaires. J’ai donc cherché d’autres solutions en parallèle.  
  • Découvrir mes neuroparticularités et comprendre comment je fonctionnais coeur-corps-mental m’ont donné des éclairages utiles. 
  • Dans la foulée, me réapproprier mes sensations corporelles, méditer, pratiquer des sports doux mais aussi développer ma capacité à scanner autrui m’ont offert de nouvelles clés. 
  • M’entraîner à dire « non » dans des situations sans enjeu a aussi permis à mon mental de réaliser qu’il n’y avait pas forcément de répercussions quand on se permettait de le faire. 
  • Travailler en thérapie mes blessures de rejet, d’abandon, mais également la culpabilité et la honte qui accompagnent si facilement les femmes dans notre société patriarcale, m’ont grandement aidée. 

Néanmoins, malgré toutes ces explorations, l’hypervigilance demeurait. Or, sur la durée, elle grignote le mental, contribue à barricader le cœur et épuise le corps. 

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Un premier déclencheur a drastiquement changé la donne pour moi. Il a été initié par un stage d’autodéfense féminine au cours duquel des mises en situation et autant de réactions possibles ont pu être testées et engrammées, tant par mon mental que mon corps.
A mon sens, toutes les femmes, les personnes LGBTQIA+ et d’origines différentes devraient avoir la chance de vivre cette expérience. Elle est profondément libératrice, à bien des égards. 
Ce stage me semble particulièrement pertinent pour les femmes autistes et/ou TDAH, notamment quand elles camouflent depuis des années. Au-delà des stratégies de défense, il leur apprend à distinguer plus nettement ce qui est acceptable ou non, ce qui relève de la violence ou pas. 

Cependant, le véritable déclic est venu de l’intérieur… quand j’ai réalisé que nous avions toutes (et tous d’ailleurs) des peurs, petites ou plus grandes, qui nous accompagnent en permanence.

Mes zones de sécurité

Pour composer avec, nous avons dessiné, souvent sans le savoir, des zones de sécurité invisibles. Elles sont physiologiques, émotionnelles, mentales, identitaires, verbales, contextuelles, virtuelles, temporelles et morales. 

Ces zones imperceptibles parlent du franchissement de nos limites, de nos émotions associées et, en filigrane, de la « juste » distance avec laquelle nous interagissons avec autrui.

Elles s’appuient sur nos modes d’attachement et notre langage affectif préféré ; sur nos capacités cognitives et notre facilité ou non à parler de soi, à s’exprimer… Mais elles convoquent aussi notre rapport à la ponctualité, à la planification, aux SMS et plus largement nos valeurs fondamentales.
Elles se nourrissent naturellement de notre rapport au conflit, aux relations de domination-soumission et de la culture dans laquelle nous évoluons.

Réfléchir à tous ces aspects et identifier plus précisément mes zones personnelles de sécurité m’ont permis de faire des liens avec mon fonctionnement atypique, mon tempérament mais aussi mon contexte et mes blessures d’enfance. Les connaître et les assumer offre un socle solide de compréhension de soi et d’autrui. 
Ce puzzle rassemblé m’a apporté une grande force intérieure et tout autant de légitimité d’être et de me préserver.

Aujourd’hui, je n’ai plus besoin d’être en hypervigilance.
Ce cheminement me permet désormais de réaliser immédiatement quand mes limites sont franchies.


C’est un peu comme si mon corps et ma psychée travaillaient tranquillement en back-office pour me permettre de réagir le moment venu
Mais plus important encore, cette approche m’a appris à formuler de vrais « non » et tout autant de véritables « oui », tout en restant bienveillante et authentique. Elle me permet de composer avec les relations, de savoir quand je suis en réciprocité ou quand d’autres jeux de pouvoir s’expriment et comment réagir alors sans me dévoyer.
Cette capacité offre un alignement et un ancrage qui font toute la différence

Je souhaite à toutes les femmes et personnes LGBTQ+, quelles que soient leur morphologie, leur culture, leur CSP, leur histoire, leur personnalité, leur contexte… de ressentir cette puissance tranquille
Certaines personnes y arrivent bien seules, d’autres sont en chemin. Il y a bien des manières d’y parvenir d’ailleurs. Pour celles qui auraient envie d’un coup de pouce, je propose un accompagnement spécifique, assorti d’un questionnaire personnalisé, en la matière.

Et vous, avez-vous déjà réfléchi à vos zones de sécurité ? Qu’est-ce qu’elles viennent vous murmurer?