De nombreuses personnes, notamment femmes, passent sous les radars de diagnostic d’autisme du fait des stratégies d’adaptation (dites de camouflage ou masking). Elles les ont développées au fur et à mesure de leur vie, afin d’éviter d’être stigmatisées, rejetée et isolées.
C’est d’autant plus vrai quand elles cumulent en parallèle un haut potentiel. Ce dernier peine souvent à être identifié aussi, du fait de la grande humilité de ces femmes et de l’éventuelle mobilisation de leur intelligence sur des thèmes moins reconnus que les sciences, les mathématiques et/ou une répartie fulgurante. Elles ont généralement investi des intelligences linguistique, interpersonnelle et existentielle, auxquelles s’ajoutent bien souvent une exploration naturaliste ou musicale.
Pour en revenir aux stratégies de camouflage, ces dernières peuvent parfois être très inconscientes, dans la mesure où elles ont démarré dans l’enfance.
La première chose qui peut mettre la puce à l’oreille est qu’elles sont le fruit de nombreuses heures d’observation : dans la cour d’école, en classe, puis plus tard dans les interactions.
A cela s’ajoutent les retours d’expérience dont elles cherchent systématiquement à tirer des leçons pour s’ajuster. Ces observations sont également complétées par les « scriptes comportementaux » qu’elles identifient en visionnant des séries et films ou via des lectures, puis ensuite d’approfon-dissements éventuels en sociologie, psychologie, développement personnel…
C’est sans doute une des raisons pour lesquelles elles passent volontiers pour candides, utopistes dans leur manière d’appréhender les gens et le monde.
L’ensemble de ces explorations les ont conduites à apprendre « manuellement » comment se comporter de manière socialement attendue. En parallèle, elles ont appris à gommer progressivement certaines réactions spontanées qui ne semblaient pas socialement acceptées.
Voici une liste (non exhaustive) des stratégies de camouflage :
- Les personnes avec un TSA camouflé dégagent un calme étonnant. Dans toutes les situations et quel que soit le sujet abordé, elles semblent impassibles, douées d’un sang froid à toute épreuve. Elles peuvent arborer un sourire–carapace (qui est comme une seconde nature) dès qu’elles sortent de chez elles. Ou à l’inverse, leur bouclier (de faux-self) envoie le message «passe ton chemin !». Dans tous les cas, ces comportements ne laissent pas deviner le chaos émotionnel intense permanent qu’elles ressentent au fond d’elles-mêmes, y compris pour les proches et parfois pour elles-mêmes.
- Elles ont des stéréotypies discrètes, plus particulièrement en présence d’autrui, comme se gratter les peaux autour des ongles, se mordre l’intérieur des joues, regarder par la fenêtre ou observer les membres de l’assemblée, croiser les jambes ou coincer les mains sous leurs jambes quand elles sont assises pour éviter qu’elles bougent…
Par contre, quand elles sont seules chez elles, elles se laissent plus facilement aller, comme par exemple sautiller, danser ou frapper des mains pour exprimer leur joie « juvénile » quand elles reçoivent une bonne nouvelle. - Elles se forcent à regarder leurs interlocuteurs dans les yeux, ou plus souvent entre les yeux.
- Elles ont appris à faire la bise même si au fond d’elles-mêmes, elles détestent ça. Quand on envahit leur distance de sécurité (plus large que la moyenne), elles se sentent mal à l’aise, voire sursautent si elles sont prises par surprise.
- Elles peuvent avoir appris à moduler leur voix (intonation, rythme…) pour qu’elle ne soit pas trop monocorde, via des cours de théâtre par exemple. Idem pour les expressions faciales. Dans le même esprit, elles peuvent avoir explorer les messages cachés du non-verbal.
- Quand elles font de la prosopagnosie (difficile reconnaissance des visages), elles mobilisent leurs sens pour reconnaître à l’aide de la voix, d’une odeur, d’un souvenir émotionnel ou d’un signe distinctif leurs connaissances.
- Au niveau de la mémoire d’ailleurs, elles ont l’impression de chercher les informations dans des tiroirs intérieurs, qu’elles ouvrent en fonction de la thématique.
- Elles choisissent, sans forcément s’en rendre compte, des vêtements au toucher agréable, évitant les matières qui grattent, découpant les étiquettes. Elles peuvent en venir à acheter ceux qu’elles préfèrent en plusieurs exemplaires et coloris. Elles utilisent parfois leur allure vestimentaire comme une « armure » et l’adapte en conséquence, selon les circonstances et personnes rencontrées. Dans ces cas-là, elles ont passé beaucoup de temps à lire sur ce thème au préalable.
- Elles ont également tendance à privilégier les coiffures faciles à entretenir afin d’éviter d’aller chez le coiffeur, à moins d’avoir trouvé quelqu’un comme elles, sans le savoir ou d’être poussées par l’énergie urgente de changer de tête (pour répondre au besoin de tourner la page, par exemple).
- Elles peuvent porter des bijoux mais gardent souvent le même en permanence, un peu comme un « talisman ». Idem parfois pour le sac à main, le manteau ou l’écharpe.
- Elles ont, pour certaines, un rapport très particulier à l’humidité, qui rend le passage sous la douche (ou sous la pluie), plus compliqué qu’il n’y parait. Elles se forcent mais ont besoin d’un temps pour rassembler leur énergie avant de le faire.
- Elles ont appris les règles de politesse et les expressions de la langue française par cœur afin d’éviter d’être surprises par un contresens littéral.
- Elles sont très ponctuelles, anticipant au besoin le chemin pour se rendre dans un nouveau lieu (ce qui est source d’anxiété) et prenant une marge de sécurité. Mais elles ont pu retenir que le ¼ de retard était socialement bien vu avec l’entourage. Elles n’en voient pas vraiment l’intérêt mais font comme tout le monde pour éviter de se faire remarquer.
- Idem pour le rapport au mensonge, qui représente essentiellement une perte de temps et d’authenticité pour les autistes.
- Elles savent arrêter leurs monologues passionnés, au bout de quelques minutes, afin de laisser la parole aux autres. Globalement, elles sont très attentives au temps de parole de chacun.e dans une assemblée.
- Avant un dîner entre amis ou collègues, elles parcourent parfois rapidement la presse pour avoir quelques sujets « small-talk » à évoquer au besoin.
- Elles peuvent avoir l’impression de « bugger » lors d’un conflit et s’en vouloir après… de ne pas avoir su répondre du tac au tac. En réalité, la charge émotionnelle était tellement intense à ce moment-là, ajoutée aux efforts inconscients déjà faits pour entrer en interaction, qu’il ne pouvait pas en être autrement. Elles cherchent néanmoins à tirer une leçon, un nouveau script, de cette expérience afin de le mobiliser éventuellement si elles se retrouvaient dans la même situation. Ces aller-retours d’apprentissages expérientiels me semblent éclairer en partie les ruminations incessantes.
- Très sensibles et empathiques, notamment cognitives (article à suivre), elles ont généralement appris à se préserver, bien souvent à force de retours d’expériences malheureuses. Elles passent ainsi fréquemment pour hautaines ou condescendantes alors qu’il ne s’agit en réalité que d’une carapace de protection, associée à une trop grande franchise (envisagée comme très factuelle pour elles) et d’un niveau d’intelligence qui est encore aujourd’hui peu valorisé socialement. En effet, dans notre société patriarcale, une femme est rarement appréciée quand elle démontre une capacité d’analyse rapide globale, contrairement aux hommes.
- Une des grandes difficultés sociales des femmes HP-TSA est qu’elles ne se rendent pas compte de la portée de leurs analyses, du moins sur le moment, car elles sont comme des évidences pour elles. Chez les hommes, cette situation génère bien souvent une réaction de rivalité (masculine), à laquelle ils sont entrainés depuis longtemps (y compris au niveau anthropologique). Il en découle un grand malentendu, des deux côtés.
Cet aspect les distingue des femmes HP, sans TSA, qui savent anticiper les réactions et ont appris, de ce fait, à taire leurs capacités analytiques ou à les présenter de manière adaptée. - Dans les relations de séduction, si le ou la partenaire n’est pas suffisamment direct, elles ne comprennent pas qu’il ou elle cherche à lui plaire, du moins sur le moment.
- Les femmes autistes ont besoin de temps, seules, au calme, pour se régénérer (mentalement et sensoriellement) après une interaction sociale, agréable ou non (ce qui allonge alors le temps de récupération).
- Elles ont également des routines qui prennent soin de leur rythme et de leur hypersensorialité (de réveil, pour se rendre à un endroit, de courses…) mais qu’elles envisagent bien souvent comme simplement un gain de temps ou qu’elles s’expliquent pour d’autres raisons (je préfère aller au marché que dans un supermarché ; marcher que prendre les transports en commun pour faire du sport…). Quand ces habitudes sont contrecarrées, leur journée se passe moins bien.
- Certaines de ces routines peuvent d’ailleurs provenir de leur maladresse motrice, d’une certaine difficulté à coordonner leurs mouvements. Si elles ont été raillées enfant, elles ont appris à décomposer leurs gestes, à faire une chose à la fois, pour tenter de les éviter au maximum.
- Elles entretiennent un rapport particulier avec le téléphone portable et les applications, n’appréciant pas particulièrement les notifications et les injonctions de répondre, même si elles prennent le temps de le faire, par respect pour autrui. Elles ont également l’habitude de relire plusieurs fois leurs messages et mails.
- Quand aux instructions orales, elles ont généralement de quoi noter pour les retenir ou de demander à l’interlocuteur.trice de les envoyer par écrit.
- Elles peuvent avoir une grande perception de tous leurs changements internes corporels, avec une tendance à l’hypocondrie qu’elles cherchent parfois à maîtriser. Mais elles peuvent avoir aussi appris à endurer la douleur et avoir du mal à la positionner sur une échelle.
- Elles se passionnent pour certains sujets tels que la psychologie, le développement personnel, la lecture, la musique, le cinéma, l’alimentation bien-être, l’écologie… Mais ces derniers ne sont pas envisagés comme des intérêts spécifiques. En littérature par exemple, quand elles découvrent un.e auteur.e qu’elles apprécient, elles vont lire toute sa bibliographie et souvent aussi une (auto)biographie afin de saisir les messages, y compris cachés, de l’écrivain.e.
Ces sujets les intéressent sur plusieurs années et quand elles les explorent, elles oublient tout le reste et se sentent bien. Elles pensent simplement qu’elles sont curieuses et aiment apprendre en permanence, sans envisager le niveau de connaissances qu’elles ont fini par rassembler. - Au niveau professionnel, plus encore que les autres profils neuroatypiques, elles ne peuvent pas occuper un travail qui ne correspondrait pas à leurs valeurs, et ce quel que soit leur contexte.
- Enfin, les valeurs de loyauté, d’intégrité, de bienveillance, d’ouverture sont comme une boussole pour elles. Même quand elles sont habituellement très calmes, voire discrètes, l’injustice peut les faire sortir de leurs gonds.
Il y en a bien d’autres. Je continue de les explorer, avec l’envie de pouvoir proposer un panel plus exhaustif. A suivre ;).
Pour conclure, ces stratégies de camouflage ont plusieurs conséquences, particulièrement révélatrices :
- La première est qu’en cumulant un haut potentiel, un TSA, voire un TDA-H, ces personnes « multi » (comme je me plais à les appeler) ne se sentent pas vraiment à l’aise, acceptées, comme les autres, y compris quand elles vont à la rencontre d’un de ces groupes de « pairs » ou avec leurs ami.e.s d’enfance.
Ce sentiment de solitude accru est en lien avec la prévalence plus rare encore des profils dit « twice exceptional« , c’est-à-dire cumulant un haut-potentiel + un TSA, voire aussi un TDA-H, des DYS ou des comorbidités. - La seconde est que, même si elles ont appris les contours de chaque catégorie socio-professionnelle, cet élément n’est pas pris en compte quand elles rencontrent une nouvelle personne. Il en va souvent de même pour le genre et l’âge. C’est un peu comme si elles s’intéressaient davantage à l’âme de la personne. Il en résultent, à un moment ou l’autre, des malentendus ou déconvenues relationnelles.
Dans le même esprit, elles privilégient la complémentarité à la compétition. Fondamentalement, elles ne voient pas l’intérêt des relations de domination/soumission. Elles sont malheureusement à la base du fonctionnement de notre société et finissent par les rattraper tôt ou tard. - La troisième est qu’on croit souvent qu’elles devinent ce que les autres pensent au moment d’une interaction, du fait de leurs ajustements en temps réel. Alors qu’il n’en est rien. Ces ajustements viennent du regard qu’elles posent sur elles-mêmes, en se demandant ce qu’elles devraient compléter ou changer dans leurs propos, leur ton ou rythme de voix… afin d’être mieux comprises. Pour autant, cette attitude peut mettre les autres mal à l’aise car ils ont l’impression d’être percés à jour. Il en découle un grand malentendu relationnel. Ce sujet sera exploré plus en profondeur dans un prochain article sur l’empathie cognitive.
- La quatrième est qu’elles peuvent assez mal réagir aux demandes d’adaptation de profils qui assument différemment leur autisme ou leur TDA-H. En effet, dans la mesure où elles ont fait l’effort de s’intégrer et de faire passer les besoins des autres et de la majorité avant les leurs depuis des années, ce genre de posture peut les agacer tant qu’elles n’ont pas pris la mesure de leurs difficultés, tant qu’elles ne sont pas diagnostiquées. En contrepartie, leurs grandes stratégies adaptatives offrent une approche intéressante en matière d’inclusion. Mais les deux deux aspects doivent être pris en compte pour leur offrir un meilleur bien-être global.
- Le dernier point relève des changements hormonaux féminins et notamment de l’arrivée de la préménopause. Les symptômes sont encore méconnus, y compris par nombre de professionnels. Ils participent à des erreurs de diagnostic car les questionnaires n’intègrent pas (encore) cette notion.
Pourtant, ils jouent un rôle particulier dans l’auto-détection des femmes autistes. Les stratégies qu’elles ont pu mettre en œuvre pendant des années ne fonctionnent plus car elles deviennent trop énergivores. Ce sujet fera l’objet d’un prochain article.
Si vous vous reconnaissez dans ces différents points, il est possible que vous soyez concernées par un TSA. Mon but en vous les partageant est avant tout d’illustrer tout le courage, les efforts et les apprentissages dont vous avez su faire preuve et donc de poser un (auto)regard de bienveillance profond sur qui vous êtes avant tout.