Quand une personne curieuse de tout, ingénieuse, autodidacte, intègre et particulièrement résiliente ressent un sentiment de décalage latent avec la société, sans se reconnaître pleinement dans une neuroatypie… La piste d’un haut potentiel associé à une autre neuroparticularité est éventuellement à explorer. Il peut s’agir d’hypersensibilité, d’un TSA, d’un trouble d’apprentissage (DYS), d’un TDA-H ou de comorbidités (anxiété, dépression…).
Un résultat hétérogène au test WISC ou WAIS peut également s’expliquer par ce « neuro-mélange ».
On nomme cette conjonction « double exception« , qui vient de l’anglais « twice exceptional », parfois symbolisé par l’abbréviation « 2e » (pour signifier par exemple HP-2e-TSA). Les publications du CIDDT, sous la houlette de la neurpyschologue canadienne Marianne Bélanger, sont particulièrement éclairantes sur ces thèmes.
QU’EST-CE QU’UN PROFIL MULTI-EXCEPTIONNEL ?
Ces dernières années, la recherche s’intéresse plus particulièrement à 4 profils distincts pour lesquels un haut potentiel se cumule avec :
- 2e-TSA
- 2e-TDA-H
- 2e-TA (pour trouble d’apprentissage, DYS notamment)
- 2e-DSM (comorbidité)
- Auxquels on pourrait ajouter, à mon sens, 2e-Hypersensibilité.
Ces profils doublement exceptionnels sont plus difficiles à détecter car les neuroatypies se compensent. Pourtant, ils présentent certains traits révélateurs.
- Les 2e-TSA ressentent un sentiment de solitude spécifique, généralement en lien avec leurs soucis d’intégration sociale. Ils peuvent sembler rigides, parfois hautains, sans comprendre pourquoi. En réalité, leur faux-self (carapace d’adaptation sociale) est en cause. Ils ont également besoin de temps seuls afin de se régénérer émotionnellement et sensoriellement. En réalité, ils sont extra-sensibles au monde qui les entoure (au point de bugger parfois), intègres et ne comprennent pas intuitivement les règles relationnelles tacites.
Aidés de leur haut potentiel, ils apprennent à décrypter « manuellement » les règles de vie en société, modélisant de nombreux « scripts comportementaux » à travers l’observation, les retours d’expérience, les livres, films, séries. De ce fait, leur autisme passe plus facilement inaperçu. Mais ils ont du mal à anticiper l’impact de leurs dires et gestes et à s’ajuster en conséquence, du moins au moment de l’interaction (contrairement à une personne haut potentiel).
Malgré leurs efforts d’adaptation, ils préfèrent de beaucoup une vérité sincère même un peu cash. Au fond, ils ne voient pas l’intérêt du mensonge socialement acceptable ou l’envisagent comme une perte de temps et d’authenticité (même s’ils peuvent s’y soumettre pour s’intégrer). Ils ont de belles qualités d’audit, d’analyse et d’efficacité au travail. Dans les relations, ils sont loyaux. - Globalement, on peut retenir que les 2e-TDA-H connaissent des difficultés de concentration ou d’apprentissage. Ils ont donc plus de risques de dyssynchronie cognitive. Leur réussite scolaire et professionnelle est, de ce fait, très variable. Dans tous les cas, ils démontrent une forte tendance à la procrastination (qui relève plutôt d’une meilleure capacité à se concentrer quand le stress est présent) et souvent une anxiété de performance qui les entrave dans la passation d’examens. Mais en parallèle, ils sont plus audacieux, passant parfois pour impulsifs alors que leur décision relève généralement d’une longue réflexion en back-office avant de trancher.
Leur bien-être adulte dépend bien souvent des stratégies qu’ils ont réussi à mobiliser pour compenser, s’ils ont une passion qu’ils ont pu transformer en métier ou croisé un référent adulte qui croyait en eux et les a encouragés… - Celles et ceux qui composent avec un terrain anxieux ou dépressif connaissent des cycles up & down. Ces facteurs sont souvent révélateurs d’un stress post-traumatique complexe. En parallèle, on identifie parfois un trouble bipolaire (avec des cycles d’hypomanie et de dépression plus longs) ou borderline (trouble de la personnalité limite, avec des cycles émotionnels up&down plus rapprochés et généralement induits par la sensation ou non de rejet ou d’abandon).
Mais le haut potentiel offre plus de facilités d’introspection authentique, avec cette capacité de distanciation (ou méta-analyse) qui leur permet de s’observer en train d’agir et de s’ajuster en conséquence. - Enfin, les 2e-hypersensibles passent régulièrement pour beaucoup plus naïfs qu’ils ne le sont vraiment. Cette stratégie sociale est souvent mobilisée par les femmes HP-2e-hypersensibles, notamment quand elles sont hyperréactives au regard extérieur et cherchent à éviter les conflits. Ces profils sont souvent malmenés par un syndrome du sauveur particulier. S’ils ne sont pas trop dissociés, ils ont une grande qualité créative, faisant des passerelles entre plusieurs domaines ou thèmes d’exploration et un bon potentiel d’anticipation prédictive.
Les recherches ont démontré que les profils « twice » ont plus de chance de cumuler d’autres neuroparticularités par ailleurs. Ainsi, il n’est pas rare d’être à la fois hypersensible, haut potentiel, autiste, avec un TDA-H et des troubles DYS. Les particularités se compensent mutuellement, passant plus facilement inaperçues. Il est plus difficile de les détecter, de se sentir à l’aise dans un groupe (d’hypersensibles, de haut potentiels, de TSA…).
La prévalence est en jeu, estimée à 1 personne sur 1000. Le sentiment de solitude est d’autant plus prégnant, y compris chez des profils qui semblent bien entourés.
IMPACTS DES TRAUMAS CHEZ CES PROFILS
Le stress post-traumatique complexe peut passer inaperçu pendant des années, notamment chez les « twice » car ils peuvent démontrer une capacité d’adaptation hors norme. Ils trouvent des stratégies pour compenser leurs difficultés. Ils peuvent aussi avoir tendance à minimiser ce qu’ils ont vécu, l’expliquant de manière rationnelle.
En la matière, il peut s’agir d’un événement particulièrement marquant, tel que le décès d’un.e ami.e proche ou d’un membre de la famille, d’abus ou alors d’incidents plus discrets mais chroniques. Il peut être question de harcèlements à répétition à l’école ou en famille ; d’une maladie (dépression, alcoolisme ou problématique plus corporelle…) empêchant un des parents de jouer pleinement son rôle. Ils peuvent aussi avoir expérimenté des violences éducatives ordinaires. Elles peuvent être très évidentes telles que des humiliations, des insultes, tirages de cheveux, gifles, privations de repas… ou plus discrètes, sous couvert d’humour sarcastique, de maladresses, de malentendus, d’un désintérêt pour les envies et besoins des enfants… Encore largement tolérées culturellement, les VEO passent pour une éducation un peu autoritaire mais considérée comme nécessaire. Elles sont pourtant reconnues comme néfastes au développement de l’enfant et sont punies par la loi depuis juillet 2019, ce que peu de gens savent. Elles placent notamment les personnes qui l’expérimentent dans un conflit de loyauté familial complexe. Il n’est pas facile d’en prendre conscience, encore moins de se positionner malgré tout.
Dans ce genre de contexte, le haut potentiel est en bonne partie dédié à survivre aux événements du passé, tandis que la peur du rejet social pousse au camouflage des TSA et le besoin de se sentir vivant incite à l’hyperactivité, ou à l’inverse la nécessité de se mettre dans une bulle engage à la rêverie des TDA-H.
De ce fait, ces personnes démontrent un ensemble de traits et des facultés de compensation, de résilience et une combativité très spécifiques, dont ils devraient être fiers. Mais ce type de parcours impressionne moins qu’une grande réussite professionnelle et sociale.
Les profils doublement exceptionnels, surtout quand ils passent sous les radars, ont bien souvent des problématiques d’estime et/ou de confiance en eux, parfois très masquées, qui ont des impacts sur leurs relations et leur réussite professionnelle.
En revanche, le haut potentiel les préserve davantage de risques d’addiction, de conduites dangereuses ou de phobie sociale marquée. Ils ont une conscience plus accrue des risques encourus.
Dans mes accompagnements, nous explorons ces différentes aspects et leurs manières de s’exprimer au quotidien, tout en gardant à l’esprit que chaque humain est unique.
En effet, selon moi, les neuroparticularités ne nous définissent pas. En revanche, elles colorent notre quotidien en permanence. En prendre conscience permet de composer plus facilement avec, d’apprivoiser les jolis dons qui l’accompagnent et de mobiliser des outils pour traverser plus facilement les difficultés.