Enfance traumatique et stratégies (neuro)adaptatives
Photo ©kirahoffmann
Depuis plusieurs années, celles et ceux qui me lisent ou que j’accompagne savent qu’un nouveau manuscrit tourne dans ma tête, explorant les liens éventuels entre des environnements éprouvants dans l’enfance et la neuroatypie.
Ce travail d’exploration s’intéresse à la superposition et les intrications qui découlent d’un trouble de stress post-traumatique complexe démarrant jeune avec l’expression de neuroatypies, génétiquement présentes. Il exclut l’observation de symptômes qui ne correspondraient qu’à un TSPT-c.
De nouveaux projets de vie m’éloignent de l’écriture pour le moment. Mais pour répondre à vos touchants messages d’attente, j’ai eu envie d’écrire cet article pour vous livrer quelques pistes.
Dans notre société occidentale, un enfant a besoin de sécurité, de stabilité et de soutien pour se développer au niveau physiologique, émotionnel, intellectuel et social.
Il a également besoin de tisser un lien d’appartenance serein, tout d’abord avec sa famille, puis progressivement avec ses pairs.
L’ensemble de ces facteurs lui permet de construire son estime et sa confiance en lui, de se projeter dans l’avenir et de contribuer à la société.
Même si l’enfant a sa part à jouer, le rôle des parents et des adultes de l’entourage est déterminant dans cette construction.
Or, la parentalité est un rôle difficile. Malgré les nombreux supports produits de nos jours pour donner des clés, les parents contemporains sont, en réalité, peu préparés à ce qui les attend à la naissance de leur enfant. En parallèle, ils courent de plus en plus après le temps et se retrouvent bien souvent isolés pour remplir ce nouveau rôle tandis que des injonctions sociétales les assomment d’exigences inatteignables. Enfin, ils sont eux-mêmes parfois (souvent?) en proie avec des adaptations résultant d’une enfance traumatique.
Selon leur personnalité et leur histoire, certains parents réussissent ce pari (fou ?) d’être « suffisamment bons ». Ils offrent ainsi la possibilité à leur progéniture de devenir un adulte capable de s’épanouir globalement dans sa vie amicale, amoureuse, professionnelle et citoyenne. Même si des blessures se sont creusées (inévitablement) dans leurs enfance, ces humains « suffisamment étayés » sont outillés pour y faire face et les dépasser.
Pour les parents ayant eux-mêmes souffert de carences parentales (voire transgénérationnelles), la tâche est plus compliquée. Les épreuves vécues petit génèrent des stratégies adaptatives, la plupart du temps très inconscientes, qui ont des répercussions sur leur vie d’adultes, tant qu’elles ne sont pas reconnues et prises en charge pour ce qu’elles sont. Elles se répercutent sur leur parentalité.
L’idée ici n’est sûrement pas de culpabiliser ces mères et ces pères, qui font du mieux qu’ils peuvent (en dehors de personnalités toxiques). Il est plutôt question de l’isolement de ces femmes et de ces hommes, du manque de soutien social qui changerait la donne.
Des études démontrent néanmoins que leur tristesse, leur stress, leur anxiété, leur peur ou leur colère (y compris larvé..e.s)… Leur mal-être en somme constitue un environnement propice au développement de stratégies adaptatives chez le foetus et l’enfant.
De quelles épreuves d’enfance parle-t-on ? Quelles sont leurs conséquences ? Y-a-t-il des liens entre neuroatypies et stratégies adaptatives de résilience ? Dans quels cas ?
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QU’EST-CE QU’UN ENVIRONNEMENT TRAUMATIQUE DANS L’ENFANCE ?
D’après mes recherches, 6 facteurs majeurs entravent l’enfance durablement :
- Le déracinement et/ou les déménagements à répétition
- Un problème de santé touchant l’un de ses parents ou un membre de la fratrie : maladie lourde, handicap, dépression, addiction…
- Le contact de la mort précoce, vécu soi-même via un risque d’accident grave par exemple ou concernant un proche
- Une cassure familiale (séparation des parents, rupture de liens…) avec un conflit de loyauté latent chez l’enfant
- Un sentiment d’insécurité latente qui peut découler d’une expérience dans un pays en guerre… mais, à une moindre échelle, elle peut également provenir de problèmes financiers, sociaux, culturels, relationnels (comme du harcèlement répété)…
Plus discrètement encore, l’insécurité peut être issue d’exigences (même inconscientes) de performance ou de réussite (là où les parents ont échoué ou parce qu’ils se sont sacrifiés…).
Elle peut également trouver racine chez des parents centrés sur eux-mêmes, leur couple, le jugement social. La sensation de mal-être peut être d’autant plus forte quand le regard extérieur occupe une place primordiale pour les proches, donnée qui est transmise à l’enfant.
Ils font encore une fois comme ils peuvent, simplement qu’en est-il du désarroi, de la sensation de solitude de l’enfant à ces moments-là ? S’exprime-t-elle ? Quand ? Comment ? - Une démission parentale évidente qui peut se traduire par l’abandon, des violences physiques, sexuelles (ça peut-être une ambiance) ou plus insidieusement psychologiques, voire un déni d’existence pernicieux.
Certains de ces facteurs peuvent malheureusement se superposer dans le temps, voire s’entremêler et se renouveler à l’âge adulte. En effet, des études ont démontré que le risque de surtraumatisation est accru chez les enfants victimes de traumas jeunes.
CONSÉQUENCES
En l’absence d’un référent adulte soutenant, voire enveloppant, ou d’une prise en charge adaptée, ce contexte génère des expériences qui – quand elles se répètent trop souvent – conduisent à des liens d’attachement particuliers (fusionnel, évitant, ambivalent), un stress post-traumatique complexe et des biais cognitifs spécifiques.
Le stress post-traumatique s’exprime différemment selon chaque personne via :
- Une difficulté à gérer la frustration de ses besoins (si souvent expérimentée déjà enfant)
- Des flashbacks envahissants et des ruminations mentales
- Des conduites d’évitement induisant à force un besoin viscéral de maîtrise et un difficile lâcher-prise
- Une hypervigilance permanente (qui, selon moi, quand elle s’installe très jeune, peut conduire à des formes d’hypersensorialité (ou hyposensorialités), de l’hyperempathie et/ou chez certains profils à de l’hypermentalisation)
- Une dissociation (protectrice) entre le corps, les émotions et le mental
- Des comportements compulsifs ou addictifs à visée anesthésiante (TOC envahissants, problèmes alimentaires, scarifications, sports ou conduites à risque, hypersexualité, cigarettes, alcool, drogue…), mais aussi auto-sabotage…
Au niveau physiologique, ce stress post-traumatique peut se manifester par :
- Des insomnies (voire de l’apnée du sommeil)
- Des contractures musculaires et autres blocages corporels chroniques
- Une fatigue de plus en plus importante avec le temps
- Des migraines
- Des troubles gastro-intestinaux ou génitaux-urinaires
- Des problèmes de peau tel que l’eczéma, le psoriasis
- Des problèmes dentaires
- Des acouphènes
- Du diabète
- De la fibromyalgie
- Des cancers…
- Certaines de ces problématiques sont de plus en plus souvent reliées à des fluctuations ou des déficits hormonaux, avec des sources de mieux-être identifiées dans l’alimentation, les compléments alimentaires et la pratique d’un sport régulier. Un.e naturopathe peut aider sur cette dimension.
Au niveau intellectuel, il peut mener à :
- Des troubles de la concentration et de la mémoire
- Des difficultés d’apprentissage
- D’après certaines recherches, des troubles DYS…
- Plus globalement un manque d’investissement scolaire (puis plus tard professionnel), le sujet étant concentré sur sa survie
- Et donc plus facilement de l’échec et des errances professionnelles.
Au niveau social, il peut entraîner :
- Un départ précoce du foyer familial
- Une grossesse jeune
- Des difficultés d’insertion professionnelle et relationnelle
- Un risque élevé de relations toxiques, à tous les niveaux.
Au niveau psychique, Il génère :
- Une dissociation entre le corps, les émotions et le mental (ce dernier prenant régulièrement les commandes), avec un faux-self envahissant (au point parfois de ne plus savoir qui on est vraiment au fond à l’âge adulte)
- Une forte tendance à la rumination, parfois accompagnée d’une charge mentale élevée
- Un défaut de confiance en soi (induisant un sentiment d’imposture), en lien avec l’absence d’un regard parental soutenant. Il peut être masqué par un faux-self exprimant l’inverse, perçu comme froid ou hautain.
- Une hyperexigence – conduisant soit à un grand perfectionnisme (voire une anxiété de performance), soit à une forte procrastination (pour se laisser l’espoir de ne pas (se) décevoir, notamment quand plusieurs enjeux s’entremêlent) – occultant la peur profonde de ne jamais se sentir vraiment à la hauteur
- La culpabilité et la honte, souvent enfouies, de ne pas avoir été « suffisant » pour que le parent prenne soin, change par amour pour l’enfant que nous étions, avec généralement un sentiment de dette de vie (conflit de loyauté tacite) permettant d’excuser les comportements extérieurs et de rester en lien malgré tout. Il induit un syndrome du sauveur. Ces sentiments se retrouvent dans des petites phrases mentales qui se rejouent en permanence dans certains contextes (« tu n’es pas assez, trop, stupide ! », « tu es égoïste », « tu fais toujours ton intéressant.e »…)
- Un manque de référentiels positifs et une tendance à la méfiance permanente ou au contraire à une trop grande candeur
- Une conduite sociale marquée et identifiable : être toujours le bout en train de service ou à l’inverse se faire « tout petit »,invisible, ne pas déranger
- Un vide affectif qui attend (plus ou moins consciemment) d’être comblé à l’âge adulte.
L’expression de ces symptômes varie d’une personne à l’autre, en fonction du vécu, du contexte, de l’intervention de référents adultes aidant ou non, de capacités cognitives et de résilience ainsi que bien d’autres facteurs. Quelques premières questions permettent néanmoins de s’interroger sur la présence d’un éventuel TSPT-c, indépendamment de neuroatypies :
- Est-ce que mon besoin de maîtrise, voire de contrôle au quotidien peut être rattaché à de l’hypervigilance, une tentative pour éviter de rencontrer des personnes ou de vivre des événements qui me rappelleraient les traumas initiaux ?
- Est-ce que je comprends les règles sociales mais elles me mettent en colère car elles n’impliquent pas suffisamment d’entraide et de solidarité, ce dont j’ai manqué enfant.
- Ai-je la sensation de vivre dans une certaine torpeur émotionnelle mais tout en sachant identifier, voire exprimer mes émotions, quand je me sens en sécurité ?
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EXPLORONS MAINTENANT LES SIGNES D’EXPRESSION DES PRINCIPALES NEUROATYPIES
En France, depuis quelques années, les différentes neuroatypies sont plus largement décrites et accompagnées. Les recherches démontrent qu’elles proviennent de prédispositions génétiques. Elles s’expriment plus ou moins ensuite, en fonction de l’environnement et des expériences (dimension épigénétique). Chacune d’entre elles se traduit par des traits distinctifs (cf. mon dernier livre : Nuancier de caméléons) dont les principaux sont :
POUR L’HYPERSENSIBILITE :
- Hypersensorialité
- Émotions vécues intensément
- Hyperempathie
- Curiosité et ouverture d’esprit.
Superpouvoirs : créativité et belle intuition, d’autant plus quand le profil est connecté corporellement et émotionnellement.
POUR LE HAUT POTENTIEL :
- Analyse globale d’un contexte en quelques secondes
- Quête de cohérence comme prisme d’exploration (cognitive, émotionnelle, relationnelle, physiologique…)
- Efficience : capacité spécifique à optimiser le temps et les moyens pour atteindre les objectifs rapidement
- Questionnement existentiel induisant le besoin de faire sens en permanence et ce depuis tout.e petit.e
- Distanciation et facilité d’introspection
- Tendance à l’anticipation permanente, dans certains cas à l’hyperoptimisation, et pour tous à l’hypermentalisation avec absence de bouton off mental.
Superpouvoirs : grand potentiel d’apprentissage en autodidacte, optimisation des moyens et du temps en regard de l’objectif visé, détecteur d’incohérence.
POUR LES TSA (Troubles du spectre autistique), sans déficience mentale
- Hyperacuité sensorielle (avec possible hyposensorialité d’un ou plusieurs sens) et, contrairement aux a-priori, émotivité intense mais que la personne peut peiner à nommer et exprimer. Lors de pic intense, ces particularités peuvent générer un « bug » mental momentané.
- Difficulté à percevoir instantanément l’état émotionnel d’autrui et réagir en conséquence (ce qui n’empêche pas certains profils de comprendre après coup ce qui a pu se jouer)
- Stéréotypies, parfois très discrètes, permettant d’extérioriser le trop plein émotionnel
- Malaise quand on plonge son regard dans celui d’autrui (même si on le fait parfois quand même ou semblant), difficultés à lire les expressions faciales, à saisir ce qui est attendu…)
- Incompréhension tacite des règles sociales qui manquent de cohérence et d’intégrité pour les personnes TSA
- Rapport particulier aux incohérences et au mensonge « socialement acceptables » (ne voit pas l’intérêt, n’envisage pas que le lien humain puisse se construire sur des faux-semblants ou sentiment de perte de temps en lien avec des relations qui manquent d’authenticité)
- Sans déficience mentale associée, le verbal est surinvesti, avec en parallèle une grande franchise (envisagée comme factuelle par les autistes). Elle donne parfois l’impression que le sujet est hautain, condescendant, agressif.
- Intérêt approfondi (intense et source d’apaisement 😉 pour des thèmes de prédilection.
Superpouvoirs : hyperintégrité et hyperfiabilité, connaissances encyclopédiques sur les sujets de prédilection, méticulosité, vision en 3D, gestion de la complexité pour en tirer des conclusions concrètes.
TDAH (Troubles de l’attention, avec ou sans hyperactivité)
- Grande difficulté à gérer la frustration, tendance à couper la parole et/ou finir les phrases à la place de l’autre
- Distractivité et difficulté à se concentrer, d’autant plus quand le thème n’intéresse pas
- Besoin de bouger, se tortiller, se lever… plus encore quand la personne doit se concentrer longtemps
- Problèmes d’organisation et de planification (en lien avec une sensation de fonctionnement arborescent : par quel bout prendre les choses ?), de respect des consignes et perte d’objets fréquente
- Procrastination exacerbée dans les moments émotionnels « down » et à l’inverse hyperconcentration quand le sujet passionne
- Capacité spécifique à passer à autre chose, une fois que le sujet a été compris, qu’on a l’impression d’en avoir fait « suffisamment » le tour
- Impulsivité (pour les profils hyperactifs).
Superpouvoirs : audace, investissement et détermination hors norme quand le projet fait sens.
Ainsi, chacune de ces neuroatypies s’accompagne de difficultés et de forces spécifiques. Elles peuvent néanmoins s’exprimer différemment selon son tempérament (plus ou moins introverti ou à l’inverse extraverti), son genre, sa physiologie, sa culture et son contexte de vie.
Dans tous les cas, interagir dans une société à tendance dominante normative demande à ces profils une hyperadaptation permanente, d’autant plus difficile que leur.s particularité.s sont invisibles et parfois inconscientes. Quant à leur bien-être global, il repose, pour partie, sur les « hasards » de la vie et des rencontres, tant au niveau professionnel que personnel.
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LES NEUROATYPIES SONT-ELLES PARFOIS UNE RÉPONSE ADAPTATIVE A UNE ENFANCE DYSFONCTIONNELLE ?

Nombre de personnes concernées par les neuroatypies, notamment quand elles se cumulent, semblent reconnaître des signes de stress post-traumatique complexe. En vient alors la question de « qui de la poule et de l’oeuf ?« .
La recherche avance sur ce sujet. Elle s’appuie sur des prismes d’entrée et des conclusions variées selon le champ de discipline qui initie la démarche (génétique, neurologique, physiologique, psychique, sociologique, anthropologique, énergétique, spirituelle…). Néanmoins les études qui s’intéressent aux intrications démontrent que les profils TSA ou avec un TDAH, notamment non identifiés, ont significativement plus de risques de développer un stress post-traumatique complexe en parallèle.
Pour ma part, je vous propose ici l’exercice d’explorer les traits d’hypersensibilité, de haut potentiel, de TSA et de TDA-H, sous l’angle adaptatif dans un environnement vécu comme instable et/ou insécure dans l’enfance.
J’ai parcouru plusieurs études qui réfutent le lien entre neuroatypies et TSPT-c (notamment TSA et TDAH). Pour ma part, certains questionnements demeurent :
> Avoir accès à l’intérieur du cerveau de foetus en développement et pouvoir comparer des contextes épigénétiques strictement équivalents posent de nombreuses questions éthiques.
> Quel niveau d’introspection est-on capable de mener sincèrement, en remontant à la toute petite enfance, plus particulièrement quand certains souvenirs ne sont pas encore accessibles à la verbalisation, s’ils ont été placés dans un déni traumatique protecteur ou sont tabous ?
> Quelle place fait-on à la subjectivité des ascendants familiaux ou de l’entourage auxquels on pose éventuellement des questions sur l’enfance, dans le cadre d’une démarche diagnostic par exemple ?
La suite de cet article s’appuie sur ces questions pour se demander si les neuroatypies ne seraient pas le fruit de stratégies d’adaptation en réaction à des environnements et contextes spécifiques (chroniques). Quand on y pense, une bonne part des difficultés des neurodivergents viennent du décalage entre leurs façons de penser et d’agir vis-à-vis de la majorité. C’est un peu comme s’ils étaient hyper-entrainés pour réagir dans un environnement fait d’adversités mais beaucoup moins dans des contextes plus « tranquilles ».
La personnalité de chaque humain se construit notamment selon :
- ses potentiels physiologiques et intellectuels, dont la génétique fait partie
- son tempérament et sa gestion émotionnelle
- son genre (qui a toute son importance dans une société encore profondément patriarcale comme la nôtre) et son orientation sexuelle
- son contexte familial, socio-économique et culturel, à mettre en regard du territoire dans lequel il évolue
- ses retours d’expérience y compris intra-utérins
- ainsi que ses capacités de résilience.
HYPERSENSIBILITÉ
Certains bébés grandissant avec des carences affectives, voire des soins aléatoires, (qui varient selon l’histoire, le tempérament et le contexte des parents), pourraient maintenir un niveau de sensorialité accru pour répondre à l’hypervigilance traumatique.
Il en irait de même pour leurs émotions s’ils ne peuvent pas apprendre à les réguler sereinement. Des moments de tendresse rare pourraient engendrer une quête d’intensité pour ressentir à nouveau cette première sensation de sécurité si réparatrice.
Plus tard, si leur tempérament les pousse au « lien coûte que coûte » pour survivre, l’hyperempathie s’installerait, souvent doublée du syndrome du sauveur, afin de s’oublier pour faire passer les besoins de leurs parents en premier.
Les conduites d’évitement pourraient alors se traduire par une quête de relations intenses et un besoin de créativité.
HAUT POTENTIEL
Certains enfants, dotés d’un potentiel intellectuel génétique initial, évoluant dans l’instabilité permanente, pourraient apprendre à intégrer rapidement toutes les données d’une situation et à en tirer des conclusions pour se mettre au besoin à l’abri.
A force d’entraînement cérébral, ils détecteraient vite les incohérences afin d’anticiper. Leurs premières expériences relationnelles les pousseraient aussi peut-être précocément à s’interroger sur le sens de la vie sur terre, un peu comme un moteur de survie pour tenir !
L’analyse mentale, plus ou moins consciente, de leur contexte (évaluation des risques versus bénéfices) les encouragerait, bien souvent, à rester dans leur foyer plutôt que de fuguer. Cette conclusion ne leur laisserait pas d’autre choix que de se dissocier émotionnellement et corporellement pour privilégier le mental. Il en résulterait un grand besoin de maîtrise, un difficile lâcher prise, une charge mentale élevée, des problèmes d’ancrage (territorial) et une hyperexigence (envers soi-même et/ou autrui), stimulés par les stratégies d’évitement post-traumatique.
Les conduites d’évitement pourraient alors conduire à une soif d’apprentissage.
TSA
On sait désormais que l’environnement (interne mais aussi externe) compte pour le développement du foetus dans l’utérus de la mère. Un bébé en gestation, régulièrement soumis au stress qu’expérimente sa mère, peut développer une hypersensorialité et une émotivité décuplées. Ces dernières pourraient répondre à l’enjeu d’hypervigilance. Mais à l’âge adulte, si elles sont sursollicitées ou renvoient à un événement traumatisant, parfois très inconscient… elles pourraient générer une dissociation temporaire, qui donnerait la sensation de «bugger».
En parallèle, au fil de ses premières expériences de vie, si l’injustice et surtout la trahison dominent, de la part de l’un ou des deux parents (censés être sources de sécurité et de confiance), pour un ensemble de raisons dont la survie et l’absence de mimétisme (respectable), il ne pourrait pas apprendre les codes sociaux tacitement.
Chez les profils avec haut niveau intellectuel, des règles mentales acquises à force d’observation et de recherche, prennent alors le relais. Cette démarche adaptative pourrait éclairer, dans une certaine mesure, les ruminations. Dans tous les cas, ces scripts appris valoriseraient la fiabilité, la justice, la loyauté et l’intégrité, loin des stratégies sociales plus nuancées.
Enfin, les intérêts spécifiques, sources de régulation émotionnelle, pourraient être envisagés comme une forme de conduite SANS risque pour court-circuiter les pensées désagréables envahissantes.
L‘injonction intérieure de maîtrise et les conduites d’évitement pourraient mener à un besoin impérieux et rassurant de routine, un habitat cocon propice au repos, des plages de retrait social et des difficultés d’intégration. Si l’on part de cette perspective, le moindre contact humain (notamment avec des inconnus) constitue un risque de générer une reviviscence traumatique. Continuer d’essayer d’aller à la rencontre d’autrui pourrait alors être envisagé comme un acte de courage et de résilience.
Pour essayer de distinguer l’expression d’un TSPT-c de celle d’un TSA, on peut s’intéresser à la présence (TSPT-c uniquement) ou non (TSA) d’une certaine hypervigilance et de conduites d’évitement comme source de l’ensemble de ses comportements.
TDAH
Un bébé régulièrement et aléatoirement frustré dans ses besoins primaires apprend difficilement à gérer ses émotions et son corps. Sa survie est en permanence conditionnée par la nécessité de combler les frustrations passées et d’en éviter de nouvelles.
Or, les expériences et relations humaines sont quotidiennes, mouvantes, faites d’adaptation et d’évolution. On peut facilement envisager que l’ensemble des mécanismes adaptatifs impliqués puisse avoir une incidence en termes de concentration et de capacité d’organisation.
Les profils ayant trouvé une première réponse réparatrice dans l’action, la fuite en avant et donc l’impulsivité, teintées d’hyperactivité, pourraient finir par utiliser cette stratégie comme conduites d’évitement. Le voyage dans l’imaginaire et l’attente du stress de dernière minute pour agir (si souvent nommée procrastination) seraient une autre déclinaison stratégique adaptative.
Chez l’ensemble de ces profils, on retrouve cette candeur relationnelle et parfois cet espoir (utopique?) d’un monde plus serein, plus ou moins contenus, avec des déclinaisons différentes selon leur particularité, leur genre et leur CSP.
Pour certains d’entre eux, les neuroatypies se conjuguent, menant parfois à la présomption de très haut potentiel. Plus que le niveau de QI, ce constat renseigne essentiellement sur la prévalence (plus grande minorité encore). Mais il interpelle quant au niveau de résilience et de capacités adaptives développé par le sujet pendant son développement.
Dans tous les cas, on relève une solitude extrême que chacun.e cherche à éteindre différemment : en préférant des liens fusionnels, évitants ou ambivalents (selon les relations familiales et le tempérament); en privilégiant inconsciemment la maîtrise et le sabotage plutôt qu’un rejet possible ; en s’isolant volontairement, en gommant ses particularités jusqu’à les éteindre ou en les assumant quitte à être taxé de mouton noir, en choisissant l’ermitage…
Le même exercice pourrait être fait en comparant les facteurs de stress post-traumatiques avec les symptômes de troubles alimentaires, de scarification, de dépression, d’anxiété, de bipolarité, borderline, paranoïa, schizophrénie…
Quel est le contexte global ? La personne est-elle capable de stratégies d’adaptation, une fois les problématiques soulevées et/ou avec de la psychoéducation. Sont-elles sources de soulagement et de mieux-être ?
L’idée ici n’est pas d’éluder la problématique des comorbidités possibles mais plutôt de l’inscrire, dans certains cas, dans une vision plus large, permettant d’envisager des approches thérapeutiques plurielles qui intègrent les potentiels singuliers des patient.e.s afin de les aider à aller mieux.
Certains professionnel.le.s ont une connaissance transversale des troubles et particularités. Cette posture est plus largement répandue dans des pays comme le Canada, la Grande Bretagne… ils sont plus rares en France. Rechercher cette transversalité permet de s’orienter vers des professionnels aidants.
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PEUT-ON VRAIMENT GUÉRIR DE SES TRAUMAS D’ENFANCE ?
Cette question est difficile. Selon Céline Gréco, quand ils sont pris en charge très jeunes, avant que les mécanismes se rigidifient ou deviennent trop inconscients, il semble possible de réguler le stress post-traumatique complexe, sans qu’il ait une incidence trop lourde sur son quotidien et ses choix de vie. Pris en charge plus tardivement, on peut apprendre à composer avec, pour essayer d’en souffrir le moins possible, un peu comme on apprendrait à prendre soin et aimer des cicatrices qui seraient là pour nous rappeler qu’on a survécu. Ces cicatrices parlent de résilience. Elles sont précieuses.
Afin de réduire l’hypervigilance, la charge mentale liée au passé et les effets physiques et émotionnels qui en découlent… des approches thérapeutiques ciblées sur les traumas sont aidantes (ICV, EMDR, neurofeedback, thérapies fondées sur l’acceptation et l’engagement (ACT) ou sur la compassion (CFT)). On peut également explorer la somatopathie, les constellations familiales… Certains pays autorisent également la prise de champignons à visée thérapeutique.
L’important est de s’engager avec de.s professionnel.le.s dûment formé.es, qui ont particulièrement conscience que l’enjeu premier de la thérapie est d’apprendre à tisser un lien de confiance réelle entre patient.e et thérapeute.
On peut ainsi travailler sans un ordre précis, :
- Le déblocage corporel des traumatismes anciens
- La reconnexion émotionnelle, en commençant par l’accueil sincère des émotions refoulées de l’enfance pour s’en libérer
- L’évolution vers une hygiène de vie plus saine (sommeil, alimentation, compléments en vitamines, respiration, activité physique, rythme…)
- L’identification de toutes ces petites « phrases de la honte » assassines (souvent inconscientes), léguées de l’enfance, qui tournent dans la tête chaque jour et font tant de dégâts : « tu ne vaux rien », « tu ne penses qu’à toi », « tu es stupide », « qui voudrait de toi? »… Apprendre à les identifier, à les rendre à leurs auteurs, puis à les remplacer par des phrases plus bienveillantes et sincères est libérateur.
- La gestion du conflit de loyauté parentale et surtout d’identité personnelle sous-jacent permet de retrouver une légitimité d’exister, de s’autoriser à occuper sa place sur terre
- Ces deux derniers points mènent vers le respect et l’expression plus sereine de ses besoins personnels (physiologiques, émotionnels, intellectuels) sans se sentir égoïste pour autant, ainsi qu’une défense plus immédiate et sereine de son territoire personnel, sans craindre le conflit, ni ses répercussions
- La reconnaissance de ses parts d’ombre et de lumière, sans les craindre, commune à tous les humains in fine et dans la même veine la réconciliation de ses parts de Yin et de Yang
- L’apaisement du mental, qui peut descendre de sa tour de contrôle (hors de ruminations ou de projections permanentes) et fonctionner plus sereinement, de concert avec le corps et les émotions, dans l’instant présent
- L’acceptation sincère de ses compétences, de ses forces
- Une gestion différente des frustrations et des obstacles et la capacité à gérer le conflit, à dire de vrais « non » et « oui ».
- L’amour profond de soi-même permettant d’aimer plus sincèrement autrui.
In fine, le point commun de ces approches n’est-il pas de trouver le moyen d’accueillir sincèrement sa part de victime ; d’exprimer les émotions enfouies associées afin de pouvoir les laisser aller ; de (ré)apprendre à faire confiance et tisser des liens plus sereins avec autrui pour pouvoir se projeter vers l’avenir en faisant des « choix d’adulte libre de son passé » ?
Découvrir sa neuroatypie est parfois une porte d’entrée vers cette réparation intérieure. Après des années d’hyperadaptation, par crainte du rejet, de doute de soi-même, de faible confiance en soi et d’estime fragile (parfois inconsciente.s), voire de relations nocives… Cet éclairage permet de trouver un fil conducteur. Il offre une meilleure compréhension (cohérence ?) de ses comportements. Il explique plus facilement ses difficultés et met aussi en exergue ses forces.
Ces nouvelles connaissances permettent parfois de faire un premier pas pour gagner en confiance et estime de soi, en commençant par reconnaître ces (SES 😉 superpouvoirs qui accompagnent chaque neuroatypie. Elles conduisent éventuellement à des rassemblements entre pairs, favorisant parfois le « sentiment d’être acceptable et accepté.e » tel.le que l’on est.
Mais le même cheminement peut se faire via une approche corporelle, naturelle, énergétique ou spirituelle. Il suffit que la démarche résonne intérieurement, fasse un déclic.
En parallèle, envisager les (multi-)neuroatypies comme des stratégies adaptatives à un environnement donné offre un nouvel éclairage. Les manifestations atypiques ne seraient plus pensées comme devant être « guéries », « modifiées »… mais comme pertinentes, voire protectrices, dans des contextes spécifiques. Elles permettent de réagir vite face au danger ou à la complexité, de trouver des solution innovantes, de prendre une décision éclairée en peu de temps, de penser l’éthique relationnel et le sens de la vie sur terre…). Elles sont moins « adaptées » dans un monde stable.
C’est alors l’environnement et les interactions dans leur diversité qui passent au premier plan, ce qui offre de multiples sources d’explorations (au niveau de la recherche, de la société, dans le soin mais aussi à titre personnel) et tout autant de nouvelles réponses.
J’arrive au terme de mon propos. Son objectif est surtout de soulever des questions, d’envisager les neuroatypies sous un autre angle. Il est possible que des formes différentes de neurodivergences coexistent, certaines étant des réactions adaptatives tandis que d’autres seraient plus ancrées, indépendamment du contexte d’enfance. L’avenir nous donnera peut-être des nouvelles clés.
En tout état de cause, si cette exploration traumatique et la découverte de neuroparticularité.s sont déterminantes pour certains vécus, il ne s’agit là que d’une pièce de notre puzzle singulier. Pour gagner en unité intérieure, pour «se rassembler» en profondeur, encore faut-il l’intégrer aux autres pièces que sont ses capacités physiologiques, son genre, son potentiel intellectuel, son tempérament, son contexte familial, socio-économique et culturel, sa gestion émotionnelle, ses capacités de résilience…
Ce travail personnel demande beaucoup de temps, d’honnêteté et de bienveillance pour soi-même… sans doute à la hauteur des souffrances vécues. Mais il offre tant de belles expériences de réparation à vivre en chemin, pas à pas, qu’il mérite selon moi d’être mené, le sourire aux lèvres et la foi en l’avenir en bandoulière.
Après tout, ne sommes-nous pas sur terre pour se découvrir, aimer, être aimé.e et laisser une (jolie) trace de notre passage. Essayons donc encore et encore, du mieux possible, sans jamais renoncer !
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Bibliographie (non exhaustive)
- Le Corps n’oublie rien, Bessel A. Van der kolk, Ed. Albin Michel, 2018
- A la rencontre de son bébé intérieur, Joanna Smith, Ed Dunod, 2018
- Complex PTSD : From Surviving to Thriving, Peter Walker, 2013
- Mémoire et traumatisme, L’Individu et la Fabrique des Grands Rec, Boris Cyrulnik, Ed Mediamorphoses, 2012
- La transmission du trauma à travers les générations, Boris Cyrulnik, conférence
- Souffrir en silence, témoignage personnel du Dr Céline Greco, Professeur et Cheffe du service de médecine de la douleur et médecine palliative de l’hôpital Necker-Enfants malades