photo ©truongdinhanh
Dans les contextes de violence intrafamiliale, l’argent est un moyen très subtil de contrôler les membres de sa famille. Ce procédé passe d’autant plus facilement inaperçu que notre société est encore profondément patriarcale.
Ainsi, le contrat de mariage par défaut est celui de la « communauté réduire aux acquêts ». Une fois mariés, tout ce qui est acheté appartient aux deux partenaires à 50%, indépendamment des sources de financement, à moins de faire des contrats notariés spécifiques. Selon les choix de vie, de carrières, de grossesse.s, de déménagement.s… Ce contrat a des répercussions, d’autant plus s’il ne donne pas lieu à des discussions ou prises en compte régulières.
Un Pacs ou mariage entraine immédiatement une solidarité fiscale. Les deux premières incidences sont : un seul numéro fiscal de référence pour le couple, généralement celui de l’homme. La femme perd donc son autonomie fiscale. De plus, les deux partenaires sont responsables du paiement de l’impôt sur le revenu, sans prise en compte de leur niveau respectif de rentrées financières.
Il en va de même pour la CAF. Une cohabitation doit être déclarée (sous peine de fraude). Elle entraîne une solidarité du numéro d’allocataire, c’est-à-dire un seul numéro et un seul compte pour les deux.
Au niveau bancaire, si les nouvelles générations n’ouvrent plus forcément de compte joint, ce refus interpelait, générant éventuellement des pressions de la part de la famille pour les générations précédentes. Rappelons que les femmes mariées n’ont le droit d’ouvrir un compte bancaire à leur nom et de travailler, sans le consentement de leur mari, uniquement depuis 61 ans (loi du 13 juillet1965). Avec un compte joint, les débits intempestifs et autres créances incombent aux deux partenaires.
Plus globalement, ces dernières décennies, le féminisme a beaucoup œuvré pour permettre aux femmes de gagner en libertés. Néanmoins, de grandes marges de manœuvre demeurent encore.
Par exemple, les dernières études constatent encore aujourd’hui, en moyenne, une différence salariale de 500€ mensuels et de 22% en faveur des hommes (source : observatoire des inégalités, 2026) alors que d’autres démontrent de meilleurs résultats, dans leurs études et au BAC, pour les femmes proportionnellement.
Mais, en parallèle, nous évoluons dans une société où les postures en matière d’argent sont plurielles, y compris parmi les féministes. Certaines considèrent que l’indépendance est de rigueur, chaque personne devant payer son repas au restaurant tandis que d’autres estiment que l’investissement des femmes pour se faire belles, plaire à leur partenaire ou plus prosaïquement gérer leurs cycles menstruels est bien plus coûteux que celui des hommes. Il mérite en retour d’être « reconnu » par une invitation au restaurant. Les deux arguments me semblent tout autant valables. In fine, tout dépend de nos valeurs individuelles. L’idéal serait de pouvoir en parler ouvertement.
Malheureusement, en France, parler d’argent est culturellement mal vu, contrairement aux USA par exemple. On peut faire en sorte de montrer son aisance financière, par l’intermédiaire de son allure, son bien, sa voiture (il s’agit même d’un jeu subtil de vernis social quand on fait partie des CSP+) ou tout le contraire, selon ses convictions… mais on ne communique pas son niveau de salaire, ses investissements, sous peine de malaise et de jugements immédiats.
Dans ces cas-là, une femme qui ose aborder ces sujets passe plus facilement pour «intéressée», «profiteuse», là où un homme est envisagé comme « pragmatique ».
Pourtant, la carrière de la femme reste encore largement impactée, bien plus que celle de l’homme, notamment par les luttes de pouvoir professionnelles mais aussi ses grossesses éventuelles et les premières années d’attention dédiées à sa progéniture.
En parallèle, l’envie de contribuer aux frais du foyer se traduit encore trop souvent par une disparité dans la ventilation des dépenses. Spontanément, la femme finance les courses, les charges du quotidien… tandis que l’homme paie l’emprunt du logement (du moins une bonne partie), l’achat de voiture ou d’équipements (parfois tous à son nom du coup). Lors d’une séparation, l’homme récupère ses investissements, contrairement à la femme.
Des discussions émergent pour prendre en compte ces aspects dans un foyer. Elles sont loin d’être systématiques.
En effet, la confiance en son partenaire de vie est encore largement romantisée, de nos jours. Elle est souvent envisagée comme un préalable évident à toute union, qu’elle soit amoureuse ou professionnelle.
Or la confiance se gagne, elle se vérifie au fil du temps, ce qui est rarement accepté quand c’est verbalisé comme tel, heurtant et/ou générant souvent des réactions marquées (repli, colère…).
Pourtant, accordée trop rapidement, elle repose essentiellement sur « la chance » : celle de tomber sur quelqu’un de bienveillant, respectueux, attentif à la réciprocité y compris financière. Les dommages sont d’autant plus importants quand on est candide de nature.
Cet aspect est plus grave encore pour les enfants, dans une relation familiale dysfonctionnelle. Tant qu’ils ne sont pas autonomes financièrement, ils sont nécessairement dépendants de leurs responsables pour (sur)vivre.
Avec un parent malintentionné, ce contexte, naturel pour tout le monde, est une source de violences cachées régulières. Elles génèrent des insécurités et souvent des réactions adaptatives de soumission-séduction ou de dissociation pour tenir.
Les enfants qui se construisent ainsi ont un rapport spécifique à l’argent, à l’âge adulte. Ils peuvent avoir peur d’en manquer en permanence, indépendamment de leur situation professionnelle et financière, ou à l’extrême inverse, n’y attacher aucune importance, quitte à se retrouver régulièrement dans des situations de précarité.
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Comment se jouent ces violences économiques, parfois si discrètes pour autrui ?
Elles peuvent se traduire par :
EN COUPLE, EN FAMILLE
- Des critiques incessantes sur la manière de placer ou dépenser son argent, y compris quand on s’assume financièrement, ce qui épuise la charge mentale et grignote l’estime de soi.
- Des ponctions sur le compte joint (avec ou sans son accord), une pression pour avoir de l’argent ou la carte bancaire de l’autre, voire un emprunt à l’entourage ou des dettes générées (sans qu’on le sache)… avec toutes les répercussions.
- Une attente de certains comportements (remerciement, disponibilité, services…) en contrepartie de l’argent dépensé pour le couple, donné ou prêté. Quand ils sont spontanés, cela ne pose pas forcément problème. Quand ils sont attendus, rappelés régulièrement (voire exigés), avec une crainte de répercussions sous-jacentes, la problématique d’emprise devrait être explorée.
- Une précarité financière organisée et durable du conjoint (violent), qui, en parallèle, culpabilise la victime. L’aspect culpabilité est important pour distinguer un agresseur d’une victime. Cette dernière ne s’autorise pas à partir, à le quitter de ce fait ou se sent prête à donner et perdre des plumes… beaucoup plus qu’elle devrait.
- Pour les enfants, des versements d’argent de poche suspendus à … on ne sait trop quoi… Ils tentent alors d’être gentils, de plaire à leur parent pour l’obtenir ou ils peuvent se couper de toute envie ou besoin (y compris les plus élémentaires) pour avoir le sentiment de reprendre le contrôle et ne plus ressentir cette domination (toxique).
- Des achats parcimonieux de vêtements, de fournitures… malgré une situation économique confortable. Cela peut aussi passer par la commande d’un seul plat pour deux enfants au restaurant, ce qui concoure par ailleurs à alimenter la rivalité dans la fratrie. Ces manières de faire envoient le message : « tu ne comptes pas… à moins que je le décide ».
- Plus largement culpabiliser régulièrement ses enfants pour ce qu’ils coûtent, ce qui n’a rien à voir avec les éduquer sur le coût de la vie.
APRÈS LA SÉPARATION OU LE DÉPART DU FOYER DES ENFANTS
- Des versements de pension aléatoires qui mettent dans une position de devoir les réclamer et organisent facilement un découvert bancaire. Il est à noter qu’il faut une reproduction du schéma deux mois consécutifs pour que la violence soit reconnue par les administrations et la justice. Cette règle implique d’avoir un certain niveau de trésorerie sous peine de se retrouver asphyxié financièrement, avec des ennuis corollaires. C’est d’ailleurs l’objectif sous-jacent recherché pour priver l’autre de liberté.
- Des démarches pour désolidariser un compte joint (ou disposer de l’argent du PEL d’un enfant mineur) qui nécessitent l’accord de l’autre partenaire. Elles peuvent être contournées via l’envoi de courriers avec accusé de réception à la banque mais elles restent à la charge de la victime, ce qui participe à son épuisement.
- Un retard de paiement de cantine, dont la régularisation est ponctionnée directement sur la pension octroyée au parent (en difficulté) alors que ce paiement est à la charge du parent dans une situation économique plus aisée.
- Une prise en compte des pensions versées pour les enfants étudiants (adultes et habitant ailleurs) dans le calcul du revenu imposable du parent (souvent victime) alors que l’argent rentre et sort le même jour. Ce système a des répercussions en termes d’impôts à payer mais aussi de privations d’aides de la CAF (APL, RSA…).
- L’octroi de la bourse Crous pour les étudiants conditionné automatiquement par le niveau d’imposition des 2 parents (ceux remontant à 2 ans en arrière), sans prise en compte de violences familiales dans le dossier de demande.
Quand le parent violent est à l’aise financièrement, cet automatisme lui offre un levier supplémentaire d’asphyxie financière car il est demandé aux étudiants de fournir un document pour débloquer éventuellement la situation, ce que le parent peut refuser ou simplement faire trainer.
Ici encore, il est possible d’expliquer sa situation dans l’encadré de commentaire de fin de dossier. Il faut alors produire des documents légaux (contrat de divorce, jugement…). Mais ils donnent de nombreuses informations sur l’intimité des victimes et tout autant de jugements. Et, il faut recommencer chaque année, ce qui alimente le stress post-traumatique.
Entendons-nous bien, nous avons la chance de vivre dans un pays où les administrations aident les familles défavorisées : bourse, chômage, RSA, APL… Simplement, ces dernières ne sont pas formées aux violences, encore moins psychologiques et financières. Les agresseurs en profitent.
Par ailleurs, ces administrations croulent sous les dossiers ; la crise économique défavorable et le manque de moyens humains aidant. Les délais d’attente sont longs. De plus, des applications et intelligences artificielles prennent de plus en plus souvent le relais, avec une automatisation des dossiers. Cette stratégie ne laisse aucune place aux profils qui ne rentrent pas dans les cases, ce qui est malheureusement le cas dans les contextes de violence. - Un découragement à poursuivre des études, impulsé par le parent violent, via divers arguments. La réalité est qu’elles sont envisagées comme trop coûteuses, plus encore quand elles ont lieu dans une autre ville, ici encore, malgré des moyens financiers.
Idem pour des jobs d’été, qui, outre l’expérience, offrirait une certaine liberté financière. Un beau voyage peut être soudainement proposé pour dissuader le jeune adulte. En réalité, le risque de changer de tranche d’imposition préoccupe davantage le parent violent et surtout les bénéfices expérientiels pour la progéniture ne comptent pas. - Plus insidieusement, des négociations de périodes de garde et de vacances « originales » qui contraignent, par exemple, le parent victime, souvent la femme, à poser des jours de congés en semaine.
Si elle est en recherche de travail et isolée (ce qui est souvent le cas), cette exigence rend la démarche compliquée, voire impossible : comment négocier avec un employeur de poser 1 jour de congé régulièrement, dès le départ, dans notre contexte économique actuel ?
Il peut ensuite être reproché au parent victime de ne pas avoir de situation financière stable, en justice. - Par ailleurs, à moins d’avoir un entourage aidant, pour quitter son conjoint, encore faut-il avoir un logement d’accueil. Or, ces dernières années, les dossiers locatifs se sont largement durcis, la garantie de loyer impayé y contribuant.
Un travail salarié correctement rémunéré est alors un préalable pour la victime. Il est également nécessaire d’avoir une rémunération équivalant à 3 (voire 4 fois) le montant du loyer, ainsi qu’un apport pour la caution. Le CDI est indispensable, de même que la présentation des 3 dernières fiches de paie. Enfin, il est régulièrement demandé 2 garants.
Ici encore, l’épuisement d’une victime et son isolement jouent en sa défaveur. Même quand elle a pris conscience des violences conjugales, elle doit tenir encore, parfois plusieurs mois, le temps de stabiliser sa situation et de pouvoir partir. Or la démarche intervient à un moment où la victime est généralement épuisée et en perte totale de confiance en elle. - Plus globalement, pour statuer sur une séparation ou la garde des enfants, en justice, la stabilité (familiale, financière…) des 2 parents est un facteur majeur d’analyse et de décisions. Cette posture, bien naturelle dans des contextes plus classiques, favorise les agresseurs.
Nombre de recherches sur la violence, dûment étayées, soulignent l’isolement, l’épuisement progressif, le stress post-traumatique qui découle des violences et la dépendance financière dans lesquels les agresseurs installent leur victime progressivement, pendant la vie commune et après la séparation.
Ces rapports expliquent aussi comment et pourquoi les agresseurs se remettent rapidement en couple et cohabitation (ce qui concoure à l’amélioration de leur situation financière). C’est beaucoup moins fréquent pour les victimes, qui sont abîmées relationnellement, épuisées, inquiètes pour leur progéniture. Cette dichotomie devrait interpeler la justice… Elle joue en défaveur des victimes.
Ainsi, démontrer des violences économiques est difficile. Elles sont discrètes, voire insidieuses, relèvant de choix de vie (intimes) et s’étalant dans le temps. Il faut donc souvent les avoir vécues pour les réaliser et malheureusement en subir les conséquences, parfois longtemps, pour pouvoir les démontrer, qui plus est par des biais détournés. Je tiens à remercier ici toutes les victimes qui ont bien voulu me partager leurs expériences.
Pendant cette période, l’emprise perdure, en toute impunité, ce qui est bien l’effet escompté par les agresseurs (notamment les plus stratèges).
En parallèle, les reconnaître implique une formation sur les violences invisibles, une envie et des réflexes de questionnements, ainsi qu’un temps d’étude long des dossiers… que la justice et les administrations n’ont malheureusement pas. Cela nécessite aussi pour la victime d’avoir suffisamment de trésorerie pour payer les heures de travail supplémentaires à leur avocat.e, ce qui pose un vrai problème d’égalité des chances.

Néanmoins, en contrepartie, les violences économiques offrent un avantage de taille : elles sont factuelles. Il est donc possible de les prouver, sans subjectivité, via des éléments bancaires et autres dépenses.
Ce travail de fourmi est malheureusement long, besogneux et énergivore pour la victime. Pour contourner le manque de temps de la justice, elle peut produire un graphique qui présente le restant à vivre des deux partenaires tout au long de la cohabitation et au besoin après la rupture.
Visuellement très rapide à lire, il permet de synthétiser les violences, leurs sources, leurs répercussions et la situation financière réelle des deux parties. Cette démarche devrait faciliter le travail de la justice, du moins si elle souhaite voir ces formes d’abus…
Toutes les démarches pour faire valoir ces violences, comme les autres d’ailleurs, incombent aux victimes. Elles épuisent et ravivent en permanence les sentiments d’être pris.es au piège, d’injustice, voire d’isolement. Par ailleurs, elles impliquent régulièrement du jugement, des commentaires désagréables de la part de l’entourage et des interlocuteurs administratifs. Ces réactions ajoutent des traumatismes aux agressions initiales.
On dit « qu’il faut un village pour élever un enfant ». Dans le même esprit, il faut une société, et donc des prises de conscience de l’entourage et des professionnels, pour aider les victimes de violences à s’en sortir. Sinon, même inconsciemment, ils participent à ces violences.
Des pays comme l’Espagne ou le Royaume-Unis en ont pris conscience et fait évoluer drastiquement leurs procédures policières, sociales et judiciaires, démontrant que c’est possible. Espérons qu’ils nous inspirent.
Depuis le Grenelle des violences conjugales, les choses ont évolué en France. De plus en plus de jugements statuent en faveur des victimes. Mais ces cas sont encore loin d’être majoritaires.
Il reste du chemin à parcourir. Il se construit grâce aux pierres que toutes les victimes – majoritairement femmes – posent, les unes après les autres (aux outils, aux astuces, aux arguments…), afin de faire reconnaître ces violences et s’en sortir.
J’ai écrit cet article pour saluer leur courage, leur détermination et leur combativité, bien plus grandes qu’elles le pensent et sources de tant d’inspiration.