Ces bizarreries THP si magiques en famille

Nos neuroparticularités colorent souvent notre quotidien de comportements qui sont étonnants pour la majorité des gens. Ces derniers suscitent de l’incompréhension, des jugements, parfois du rejet. Cette solitude n’est pas facile à vivre
Heureusement, dans une même famille, notamment quand tout le monde est concerné, ces «bizarreries » sont aussi sources de complicité et de bien d’autres bénéfices. 
C’est le cas pour mes 3 enfants et moi, du moins. Nous sommes tous concernés à la fois par l’hypersensorialité, l’hypersensibilité, le haut potentiel, le TDA-H, des traits autistiques, voire des DYS bien compensés. Nous les exprimons différemment et avons des personnalités bien singulières. Mais nous nous retrouvons sur certains fonctionnements atypiques. 

Cinéphiles

Nous adorons regarder des films ou séries ensemble – en VO sinon rien ! – ce qui pose parfois problème à d’autres invités. 
Pendant la séance, nous commentons le jeu des acteurs, les choix des réalisateurs, nous menons des recherches sur leur filmographie respective en parallèle, pour les regarder ensuite. Du coup, il nous arrive de revenir en arrière quand nous avons manqué une scène importante. 
On peut parfois décider de changer de film au bout de quelques minutes, si l’ambiance est trop lourde pour l’état émotionnel de l’un.e d’entre nous ou si la voix d’un.e comédien.ne ne passe pas (indépendamment des critiques et évaluations du dit-film). Cela peut sembler trivial pour d’autres mais nous comprenons instinctivement que ce n’est pas le cas pour nous et avons à cœur que tout le monde passe un bon moment. 
Nous faisons également des remarques sur un cadrage original ou une erreur scénaristique. Nous devinons aussi la fin en quelques minutes et faisons des paris ou expliquons pourquoi nous sommes arrivés à telle conclusion. C’est amusant de constater que nos processus, instinctifs ou plus cognitifs, divergent.
De ce fait, nous attachons une attention particulière à la fin, voire la chute, quitte à proposer une alternative si nous avons été déçus. Naturellement, nous nous partageons les bons plans de ceux qui réussissent à nous surprendre. 
Les jours qui suivent, nous échangeons sur les impressions ou les réflexions philosophiques que ces visionnages ont suscitées. Plus c’est le cas, plus le film ou la série remonte en haut de la liste de nos préférences… Bref, on se régale !
Néanmoins, ce genre de séance cinématographique peut être très coûteuse quand d’autres personnes se joignent à nous : trop de bavardages, l’impossibilité de se plonger dans l’ambiance du film… ce que nous comprenons parfaitement. Nous nous adaptons alors. Mais, en vrai, c’est comme ça qu’on en profite le mieux, du moins tous les 4. 

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Cat-lovers,

Nous avons également un rapport particulier avec nos chats qui occupent une place bien à part dans notre foyer. 
Nous adorons leurs câlins et leurs ronronnements nous apaisent immédiatement. Mais, nous aimons aussi observer leurs comportements et nous documenter en la matière. Nous apprenons beaucoup d’eux, faisant des parallèles entre leurs luttes de territoires, leur rapport au temps, les stratégies qui en découlent et celles des humains
Nous sommes aussi touchés par certaines postures, ce qui génère souvent un mitraillage de photos dans la foulée.
Nous aimons beaucoup les faire parler avec humour (notamment du comportement étonnant des «bipèdes » de leur point de vue). 
Nous savons que notre affection féline est particulière et qu’elle peut étonner les personnes qui ont plus de distance avec les animaux. Nous avons un vrai recul sur ce que nous faisons, cette fameuse distanciation HP. Et c’est sans doute ce qui nous amuse le plus. 

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Gourmands,

Nous aimons repérer des pépites cachées – juste à l’ambiance, au nom du restaurant ou au menu… – et nous les faire découvrir. Sur place, nous nous faisons goûter les plats des uns et des autres. Nous essayons alors de deviner les ingrédients insoupçonnés d’un met qui nous a plu. 
Quand les enfants étaient plus jeunes, j’avais vite compris qu’ils n’appréciaient pas du tout qu’on leur prenne le « menu enfant » alors qu’ils avaient envie d’avoir un « vrai plat », comme les grands. Ils étaient fiers d’aller dans des bons restaurants. Pour occuper leur impatience, j’avais toujours des jeux dans mon sacs pour les divertir discrètement et que le temps passe plus vite pour eux. 

Tous les 4, nous aimons nous mettre aux fourneaux. Nous avons pourtant des approches bien distinctes. Mon fils cuisine très bien et nous régale souvent de plats élaborés. Il pèse au gramme près, chronomètre, utilise un thermomètre de cuisson… alors qu’avec les filles, nous suivons rarement une recette précisément. Nous retenons les ingrédients, leur ordre de passage et le temps de cuisson. Mais nous n’hésitons pas à revoir les proportions, voire à faire des associations originales de saveurs. En la matière, nous nous servons tous de notre odorat et de notre palais pour anticiper le résultat, ce qui marche souvent. 

En découvrant l’hypersensorialité, j’ai également compris pourquoi certains aliments pouvaient les dégoûter, comme le brocoli, les endives, les huîtres, la texture du fromage de chèvre, selon chacun… Je sais désormais qu’il ne s’agit pas d’un caprice et je n’insiste pas. 
Au début, il m’arrivait de cuisiner 4 plats différents, avec l’impression sous-jacente de tenir un restaurant. Heureusement, avec le temps, j’ai trouvé des recettes qui intègrent toutes les contraintes tout en restant diversifiées.  
De leur côté, au fil des années, il leur arrive de goûter à nouveau pour vérifier ce qu’il en est et parfois de changer d’avis. En réalité, ils n’aiment toujours pas mais l’expérience gustative (ça peut être la couleur, le goût, la texture, la cuisson) est parfois moins coûteuse, ce qui leur permet de s’adapter dans certains contextes sociaux. 
Nous avons également évolué ensemble, au gré des impulsions végétariennes, asiatiques, sans gluten ou sans sucre de chacun d’entre nous.

Nos discussions et nos regards croisés nous permettent de comprendre les motivations d’autrui, tout en restant ouverts et flexibles aux autres régimes alimentaires. Ici, encore, nos manières de faire peuvent interpeler, sembler compliquées alors que pour nous elles sont juste « normales ». 

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Explorateurs et casaniers à la fois en vacances,

Les vacances n’échappent pas à la règle des atypies. Mes deux aînés sont adultes. Ils ont plein des projets avec leurs amis et/ou en couple. Mais ils ont aussi à cœur de passer une part de leurs vacances tous ensemble, ce qui me surprend et me touche beaucoup. 

Dans ces moments-là, nous avons autant besoin de repos que d’être stimulés par notre environnement. Pour choisir la destination, nous nous partageons, en amont, nos envies respectives : mer ou montagne, original ou plus tranquille… mais aussi notre budget, nos contraintes logistiques… 
Puis nous cherchons un lieu qui répond à tous ces critères et bien d’autres encore : des jolis coins inédits à découvrir ; du calme et de l’obscurité pour pouvoir dormir ; une belle nature, voire quand c’est possible une jolie vue environnante pour ravir nos yeux ou notre odorat ; un intérieur charmant et authentique… sont des éléments qui comptent. 

En effet, nous savons que nous allons alterner des journées d’exploration ou de randonnées… et d’autres plus tranquilles sans sortir pour récupérer. C’est alors l’occasion de lire, dessiner, écrire, coder, faire des jeux de société, visionner des films, en solo ou ensemble selon l’humeur de chacun.
Nous emportons toujours avec nous quelques jeux de société prédilection, pour lesquels nous inventons au besoin des règles supplémentaires, afin de complexifier l’expérience et continuer de s’amuser.

En arrivant, nous dressons la liste des quelques activités que nous aimerions avoir faites avant de repartir, pour l’avoir en tête. Mais nous ne faisons pas de programme figé car l’énergie et les envies au réveil comptent pour beaucoup dans notre balance. 

Ces façons de faire ne sont pas forcément compatibles avec des personnes qui aiment profiter un maximum de tout ce que leur séjour peut leur offrir, avec un programme détaillé à l’appui ou un choix de villégiature fonctionnel qui permet d’optimiser les déplacements. Ça se comprend complètement mais pour avoir essayé (de leur faire plaisir), ce genre de vacances nous épuise plus qu’autre chose. Au fur et à mesure des années, la tribu s’agrandit. La fluidité demeure, ce qui m’étonne peu. Consciemment ou non, ils attirent à eux des profils qui leur ressemblent ou ont les mêmes valeurs qu’eux.

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Une parentalité trop fusionnelle ? 

Toutes ces façons de fonctionner et bien d’autres encore interpellent, taxées parfois de relations (bien trop) fusionnelles. Ce thème nous a longuement interpelé, à commencer par moi, naturellement. 

Il y a bien des façons d’être parent. Pour ma part, j’envisage ce rôle comme un socle d’amour et un accompagnement vers l’âge adulte, avec pour objectifs de les aider à se connaître, à s’accepter tels qu’ils sont et de les outiller pour qu’ils volent de leurs propres ailes.
Mon éducation parentale est du genre « ferme et bienveillante » à la fois. Quel que soit leur âge, j’ai toujours considéré mes enfants comme des individus à part entière, leur offrant un respect inébranlable. Je leur dis ce que je fais et fais ce que je dis. Et ils connaissent les espaces d’exploration et les limites à ne pas dépasser. 
En parallèle, ils ont appris très jeunes à écouter leurs émotions, leurs ressentis, leurs doutes et à faire confiance à leurs analyses. Nous ne sommes pas forcément toujours d’accord – ce qui est important il me semble – mais nous trouvons le moyen d’écouter le point de vue des autres, ce qui aide à évoluer. 

La parentalité avec des enfants atypiques est rarement « légère ». Elle est même souvent exigeante, voire épuisante. Elle implique une grande authenticité et une réelle capacité à se remettre en question, au risque sinon de voir sa progéniture (notamment THP) appuyer là où ça fait mal ! Ils cherchent un cadre et testent les limites afin d’être rassurés au fond.
Ils offrent, en retour, tout autant d’expériences surprenantes. A 3 ans à peine, ils peuvent montrer le chemin, depuis leur poussette, pour rentrer à la maison ; savoir comment brancher un clavier d’ordinateur ; utiliser des mots compliqués ou des expressions à des moments inattendus ; avoir des goûts vestimentaires très arrêtés et nous confronter à notre rapport au jugement extérieur ; nous demander ce qu’on devient quand on meurt, au moment de faire leur sieste ; ou nous regarder au fond des yeux en nous donnant l’impression de voir notre âme…   
Même animée des meilleures intentions, j’ai fait beaucoup d’erreurs. Je n’ai pas de problème à les reconnaître et à leur demander pardon quand c’est le cas. 

Dans leurs relations, leur choix d’orientation… quand ils me demandent mon avis, j’essaie de leur donner à la fois le point de vue d’un parent mais aussi d’un individu à part entière, en reconnaissant la subjectivité qui peut l’accompagner et en les encourageant à se positionner. Le discours est naturellement adapté à leur âge, au contexte et aux enjeux

Ce rôle parental me fait souvent penser à celui d’une équilibriste sur un fil.  Dans le même temps, il offre son lot de cheminement personnel pour devenir une meilleure personne et tant de fous rires en route… que je le referais à tous les coups, même en sachant à l’avance ce qui m’attend. 

Leur père n’a pas la même approche de la parentalité. Chacun de nos enfants entretient une relation différente avec lui, selon leur tempérament et leurs expériences. Il me semble que l’important est qu’ils se sentent libres d’explorer cette relation, en dehors d’un conflit de loyauté ou de jugements inutiles. 

Dans cette manière de faire famille, nous avons parfois été taxés d’avoir des relations trop fusionnelles, via notre entourage ou des thérapeutes. Est-ce vraiment de ça dont il s’agit ? 
Nous partageons des particularités, qui relèvent du 1/1000 personnes et sont invisibles pour la majorité des gens. 

  • Nous nous intéressons à de multiples loisirs ou sujets, de manière ponctuelle ou plus durable. Ils varient selon chacun d’entre nous : escalade, chant, théâtre, sports de combat, langues étrangères, féminisme & patriarcat, écologie, intelligence artificielle, rapport aux finances et au capitalisme… Nous pouvons nous lancer dans des monologues enflammés, puis nous en rendre compte, ce qui nous fait rire.
  • Pour étancher notre curiosité, nous farfouillons partout, quitte à écouter des podcasts en accéléré. Et, nous n’avons pas de problème à penser en dehors du cadre, à questionner une conclusion qui fait consensus. Sans doute aussi de ce fait, nous apprécions de pouvoir en parler ensemble, afin de confronter nos avis parfois bien divergents. 
  • Nous alternons entre des moments de grande énergie et d’autres où la batterie est à plat, selon des temporalités et des phases distinctes. Nous composons avec. 
  • Nous avons tendance à perdre ou faire tomber des choses, ce qui nous agace profondément. 
  • Et nous pouvons procrastiner un moment sur des sujets différents et selon des temporalités distinctes et prendre soudainement une décision, qui peut sembler impulsives pour d’autres alors qu’elles ont longuement été mûries en back-office.
  • Nous avons également quelques pics hypocondriaques et des routines ou quelques T.O.C. pour les gérer. Ils varient selon les contextes et les sources d’inquiétude. 
  • Il nous arrive d’oublier de fêter certaines dates mais nous n’avons pas notre pareil pour trouver le cadeau ou la petite attention qui fait vraiment plaisir.
  • Nous éprouvons un plaisir sincère à faire de nouvelles rencontres, de préférence authentiques, et à chercher à comprendre des manières de penser et de vivre différentes.
  • Quant à l’injustice, elle nous fait facilement sortir de nos gonds…

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Sur tous ces sujets et bien d’autres encore, nous nous voyons faire et nous nous entraidons quand c’est possible. Ces similarités induisent une grande compréhension des fonctionnements familiaux, ce qui génère naturellement de la complicité. Nous savons que nos comportements dénotent dans ce monde plus typique. Nous essayons, dans la mesure du possible, de nous adapter en conséquence pour nous intégrer
Mais en famille, nous nous comprenons à demi-mots ou demi-émotions. Nous parlons (très) vite, faisons des jeux de mots souvent (« nous sommes patraques » quand tout va bien 😉 et régulièrement envisageons des liens entre plein de thèmes éloignés.
Nous sommes plus ou moins à l’aise avec le téléphone, selon. Nous avons néanmoins tous ce plaisir de discuter ensemble, voire de débattre de sujets philosophiques ou plus triviaux, de nous faire part de nos succès ou de nos mésaventures et d’en rire ensemble.

Pour autant, nous avons chacun nos cercles amicaux, nos projets et des personnalités bien distinctes : introvertis et solitaires ou plus extravertis; ponctuels ou souvent en retard; dans la médiation ou très directs, bordéliques ou plus maniaques… C’est important, riche et précieux.
Mais, en parallèle, nous connaissons nos besoins, nos envies, nos qualités, nos défauts, nos fonctionnements individuels et nos limites personnelles. Et nous savons nous les communiquer. Cela ne nous empêche pas d’être très directs parfois, voire de nous mettre en colère … et de nous demander pardon ensuite. 

In fine, dans cet espace familial, nous pouvons exister tels que nous sommes, sans faire semblant. Je crois que nous nous aimons, tout simplement. Et cerise sur le gâteau, nous nous apprécions, en mesurant la chance qui nous est donnée de pouvoir le faire sincèrement, alors que ça ne va pas forcément de soi. En avoir conscience, au présent, est sans doute l’un des plus beaux cadeaux de nos atypies.