Et incidences possibles
Dans notre société occidentale, un enfant a besoin de sécurité, de stabilité et de soutien pour se développer au niveau physiologique, émotionnel, intellectuel et social. Il a également besoin de tisser un lien d’appartenance serein, tout d’abord avec sa famille, puis progressivement avec ses pairs. L’ensemble de ces facteurs lui permet de construire son estime et sa confiance en lui, de se projeter dans l’avenir et de contribuer à la société.
Même si l’enfant a sa part à jouer, le rôle des parents et des adultes de l’entourage est déterminant dans cette construction. Or, la parentalité est un rôle difficile.
Malgré les nombreux supports produits de nos jours pour donner des clés, les parents contemporains sont, en réalité, peu préparés à ce qui les attend à la naissance de leur enfant.
En parallèle, ils courent de plus en plus après le temps et se retrouvent bien souvent isolés pour remplir ce nouveau rôle tandis que des injonctions sociétales les assomment d’exigences inatteignables.
Enfin, ils sont eux-mêmes parfois (souvent?) en proie avec des adaptations résultant d’une enfance traumatique.
Selon leur personnalité et leur histoire, certains parents réussissent ce pari (fou ?) d’être « suffisamment bons ». Ils offrent ainsi la possibilité à leur progéniture de devenir un adulte capable de s’épanouir globalement dans sa vie amicale, amoureuse, professionnelle et citoyenne. Même si des blessures se sont creusées (inévitablement) dans leurs enfance, ces humains « suffisamment étayés » sont outillés pour y faire face et les dépasser.
Pour les parents ayant eux-mêmes souffert de carences parentales (voire transgénérationnelles), la tâche est plus compliquée. Les épreuves vécues petit génèrent des stratégies adaptatives, la plupart du temps très inconscientes, qui ont des répercussions sur leur vie d’adultes, tant qu’elles ne sont pas reconnues et prises en charge pour ce qu’elles sont. Elles se répercutent sur leur parentalité.
L’idée ici n’est sûrement pas de culpabiliser ces mères et ces pères, qui font du mieux qu’ils peuvent (en dehors de personnalités toxiques). Il est plutôt question de l’isolement de ces femmes et de ces hommes, du manque de soutien social qui changerait la donne. Des études démontrent néanmoins que leur tristesse, leur stress, leur anxiété, leur peur ou leur colère (y compris larvé..e.s)… Leur mal-être en somme constitue un environnement propice au développement de stratégies adaptatives chez le foetus et l’enfant.
De quelles épreuves d’enfance parle-t-on ? Quelles sont leurs conséquences possibles ?
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BLESSURES DE L’ENFANCE
D’après mes recherches, 6 facteurs majeurs entravent l’enfance durablement :
- Un déracinement et/ou des déménagements à répétition
- Un problème de santé touchant l’un de ses parents ou un membre de la fratrie : maladie lourde, handicap, dépression, addiction…
- Le contact de la mort vécu précocément, via un risque d’accident grave par exemple, pour soi ou un proche
- Une cassure familiale (séparation des parents, rupture de liens…) avec un conflit de loyauté entretenu chez l’enfant
- Un sentiment d’insécurité latente qui peut découler d’une expérience dans un pays en guerre… mais, à une moindre échelle, elle peut également provenir de problèmes financiers, sociaux, culturels, relationnels (comme du harcèlement répété)…
Plus discrètement encore, l’insécurité peut être issue d’exigences (même inconscientes) de performance ou de réussite (là où les parents ont échoué ou parce qu’ils se sont sacrifiés…).
Elle peut également trouver racine chez des parents centrés sur eux-mêmes, leur couple, le jugement social. La sensation de mal-être peut être d’autant plus forte quand le regard extérieur occupe une place primordiale pour les proches, donnée qui est transmise à l’enfant. Les parents font comme ils peuvent, simplement qu’en est-il du désarroi, de la sensation de solitude de l’enfant à ces moments-là ? S’exprime-t-elle ? Quand ? Comment ? - Une démission parentale évidente qui peut se traduire par l’abandon, des violences physiques, sexuelles (ça peut-être une ambiance) ou plus insidieusement psychologiques, voire un déni d’existence pernicieux.
Certains de ces facteurs peuvent malheureusement se superposer dans le temps, voire s’entremêler et se renouveler à l’âge adulte. En effet, des études ont démontré que le risque de surtraumatisation est accru chez les enfants victimes de traumas jeunes.
En l’absence d’un référent adulte soutenant, voire enveloppant, ou d’une prise en charge adaptée, ce contexte génère des expériences qui – quand elles se répètent trop souvent et sans prise en charge adaptée – conduisent à des liens d’attachement particuliers (notamment ambivalents, parfois fusionnels ou évitants), un stress post-traumatique complexe et des biais cognitifs spécifiques.
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MECANISMES PSYCHOTRAUMATIQUES
Le psychotraumatisme trouve sa source dans un événement inattendu, humiliant, incompréhensible, dégradant et/ou injuste, ayant pour but la soumission, et face auquel la victime se sent impuissante. Unique ou répété, accidentel ou intentionnel, physique ou psychologique, il déclenche un stress intense, accompagné d’un risque vital, mental ou cardiaque, pour l’organisme.
En réaction, le cerveau crée une dérivation pour basculer en mode reptilien. Les émotions sont bloquées pour permettre d’agir. Un sentiment d’irréalité – la dissociation – se développe : la victime se regarde en train de faire
Au niveau cérébral, le système limbique – composé notamment du thalamus, de l’hippocampe, de l’amygdale et du cortex – est chargé de la gestion des émotions, et de son traitement mémoriel. Le thalamus capte – via les yeux, les oreilles, le nez et la peau – les stimuli, et les transmet, à travers deux circuits : la « voie basse » vers l’amygdale pour une réaction rapide, et la « voie haute » vers les lobes frontaux, dans le cortex, pour une prise en charge plus lente.
Face à un danger, l’amygdale s’active immédiatement et déclenche instinctivement les réactions de défense et les changements physiologiques appropriés (immobilisation, fuite, riposte), tandis qu’elle stocke la mémoire implicite émotionnelle inconsciente. En parallèle, de l’adrénaline est libérée pour augmenter la pression artérielle et la fréquence respiratoire.
Sur un temps de réaction plus lent, les informations sont transmises au cortex afin qu’il analyse la situation et la transforme en un nouvel appren- tissage, après l’avoir comparée à la liste des souvenirs et expériences engrangés dans l’hippocampe. Cela permet de réguler l’activation de l’amygdale. Les actions qui en découlent sont ainsi plus réfléchies. Le comportement mis en œuvre pour dépasser le danger permet ensuite d’éteindre l’amygdale, tandis que la mémoire émotionnelle de l’événement est transformée en mémoire explicite réutilisable, via l’hippocampe.
Par la suite, lors d’une situation rappelant le traumatisme, l’hémisphère gauche se désactive au profit de l’hémisphère droit qui a laissé un engramme des souvenirs sensoriels. L’aire de Broca – l’un des centres de la parole, situé dans l’hémisphère gauche – se bloque chaque fois qu’un flash-back surgit, inhibant la possibilité d’exprimer ses ressentis et ses pensées intimes. Lorsqu’il s’en souvient, le sujet relate l’événement avec distance.
Ce souvenir ne pouvant être « classé », son cortex se transforme en « tour de guet » surinvestie. Les sons, odeurs, mots, gestes et autres réminiscences rappelant l’événement redéclenchent les mêmes réactions d’urgence. Ainsi, il peut sursauter au moindre bruit, se raidir en cas de contact, gérer avec peine les frustrations. Son sommeil est également de mauvaise qualité, entrecoupé d’insomnies, de cauchemars, et de contrac- tures musculaires importantes au réveil.
Cet état d’alerte permanent l’épuise. Peu à peu, le sujet met donc en œuvre des stratégies de fuite ou d’évitement, et cherche à s’anesthésier émotionnellement, souvent via des conduites addictives. Il développe aussi parfois des troubles obsessionnels compulsifs (TOC), ou s’isole socialement.
Dans le cas de traumatismes répétés, notamment d’ordre intrafamiliale, pour survivre, la victime apprend à composer avec la souffrance. Selon le principe mêlé du syndrome de Stockholm et d’une drogue, son cerveau développe un nouvel équilibre chimique lui permettant d’éprouver une sensation de bien-être pendant les situations de maltraitance.
Cette compulsion, dite « de répétition », génère des comportements impulsifs, autodestructeurs ou de mise en danger pour parvenir à lâcher prise. Elle induit aussi une propension à s’entourer plus facilement de personnes et à développer des situations nocives, propices à induire les mêmes mécanismes. En effet, d’une certaine manière, ce type de relation rassure plus la victime, qui se retrouve en terrain connu alors qu’elle ignore les « dessous » d’une relation épanouissante. Une belle relation l’angoisse même inconsciemment, car elle craint de la voir s’interrompre sans raison – ce qu’elle ne supporterait pas.
L’ensemble de ces symptômes décrivent un stress post-traumatique (SPT). Il est souvent méconnu.
En parallèle, l’organisme épuisé manifeste de plus en plus de symptômes comme des tensions, migraines, respirations d’urgence, problèmes de poids, d’attention, de mémoire, d’imagination, voire une fibromyalgie ou des maladies auto-immunes, générant une vision de plus en plus pessimiste de l’avenir. Décorrélés les uns des autres, ces symptômes conduisent régulièrement à des diagnostics incomplets ou erronés (dépression, personnalité limite, paranoïa, bipolarité, trouble du spectre de l’autisme…), qui ne permettent pas une prise en charge adéquate.
L’expression de ces symptômes varie d’une personne à l’autre, en fonction du vécu, du contexte, de l’intervention de référents adultes ou de professionnel.le.s spécialistes du trauma rapidement, de capacités cognitives et de résilience ainsi que bien d’autres facteurs.
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FAUX-SELF INVASIF
On doit ce concept à Donald Winnicott, pédiatre, psychiatre et psychanalyste britannique.
Pour faire simple, le vrai self représente l’image réaliste que le sujet se fait de lui-même, concordante avec ce qu’il perçoit à travers les réactions extérieures.
Le faux self symbolise une carapace psychologique que le sujet développe pour protéger le vrai self et s’adapter néanmoins à une ou des situations vécues comme anormales et contraignantes.
S’il est bien utile pour réagir dans certaines situations sociales qui l’exigent, c’est le déséquilibre entre vrai et faux self qui doit interpeller, notamment lorsque ce dernier prend les commandes.
À force de privilégier en permanence les attentes d’autrui, une personne en faux-self invasif finit par ne plus savoir qui elle est au fond, quels sont ses besoins, ses envies, ses limites – physiologiques, comme émotionnelles ou intellectuelles.
Ce mécanisme s’accompagne d’un besoin de contrôle intense, un grand perfectionnisme et parfois une « fuite en avant » la poussant à multiplier les projets.
Le faux self invasif découle bien souvent d’un événement traumatisant ou d’une enfance ayant manqué d’étayage, de sécurité parentale.
Il s’appuie sur un déficit d’estime et/ou de confiance en soi. Il aboutit à une dissociation et s’accompagne d’une méfiance naturelle vis-à-vis d’autrui, d’un très haut niveau d’exigence, d’un fort sentiment d’imposture et/ou d’un complexe du sauveur. Le sujet prend donc l’habitude de tout gérer, sans demander de l’aide.
Ces éléments, associés à un tempérament conciliant, en font une proie de choix pour le harcèlement et les manipulations en tous genres. L’instinct muselé du sujet l’alerte bien de certaines situations, mais le mental prend le relais pour s’attribuer les motifs des agissements extérieurs :
- Comprendre ces mécanismes et apprendre à accueillir corporel- lement ses émotions et besoins, au moment où ils sont ressentis, permet de retrouver son potentiel intuitif.
- Assumer ensuite ses talents ainsi que sa légitimité à fonctionner différemment de la majorité contribue à se défaire du faux self.
- S’essayer à demander de l’aide et savoir essuyer un refus éventuel guérit aussi certaines blessures.
- Circonscrire son niveau d’exigence en intégrant les dimensions temps et contexte est un bon allié pour éviter le burn-out.
- Apprendre à demander de l’aide et savoir essuyer/formuler un refus facilite le respect de ses propres besoins. On peut s’appuyer sur des techniques assertives et de communication non violente pour y parvenir.
- Enfin, pratiquer un sport de combat ou d’auto-défense féministe permet de développer d’autres réactions défensives dans les situations de conflit.
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SYNDROME DU SAUVEUR
Quand aider ou faire plaisir à l’autre est le moteur de la relation
Ce syndrome implique la connexion avec un « sujet » pour lequel on devient « verbe », afin de l’aider à réagir efficacement face à un événe- ment ou à une personne, jugé∙e « bourreau » (triangle de Karpman). Si la relation offre, au départ, une connivence fusionnelle de part et d’autre, qui permet de lutter contre la peur du rejet ou de l’abandon, les situations de sauvetage aboutissent à un coup de théâtre – souvent au moment d’as- sumer les conséquences des actes – induisant un changement rapide et imprévu des rôles de chacun, accompagné d’un ressenti amer.
Dans ce mécanisme, un.e « sauveur.se » vit, par projection sur l’autre, son besoin inconscient d’être sauvé.e, qu’il ou elle ne peut pas formuler, par loyauté mêlée de culpabilité, en regard de son passé.
Plus jeune, il ou elle s’est senti.e insécurisé.e au point de ressentir une angoisse mortifère qui l’a poussé.e à « sauver l’autre – un parent, généralement – pour se sauver soi-même ». De ce fait, il ou elle a développé une grande sensibilité vis-à-vis des attentes extérieures et une forte compassion pour les souffrances d’autrui.
Ce fonctionnement est initialement salvateur, car il aide la victime à refouler ses besoins propres sans trop souffrir de frustration en permanence. Puis, en grandissant, privée du processus d’individuation, la personne devenue sauveuse trouve sa raison d’être dans le bien-être d’autrui.
Cependant, quand elle devient adulte, l’écartèlement entre ses besoins réels et ces injonctions inconscientes génère un mal-être grandissant, un sentiment d’imposture et une colère refoulée. Cette dernière se traduit parfois par une tristesse latente contre cette négation de son être, qu’elle ne se sent pas autorisée à exprimer. Elle cherche donc en permanence à maîtriser son environnement et elle-même, tout en validant en parallèle en permanence sa valeur dans le regard extérieur.
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