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Les solitudes du HP

Les solitudes du zèbre

La solitude prend divers visages qui peuvent nous ravir ou nous hanter, en fonction de la situation, de notre tempérament et de notre histoire. Certains la subissent tandis que d’autres en font une amie fidèle. Elle laisse rarement indifférent(e) quoi qu’il en soit. Gandhi avait d’ailleurs coutume de dire : « Il est facile de se tenir avec la foule, il faut du courage pour rester seul. »

Le haut-potentiel, avec, selon les profils, ses rayures d’empathie, d’intégrité, d’exigence, d’anticipation, de distanciation ou d’hyperesthésie… envisage aussi la solitude de manière plus intense. En effet, atypique par nature, même si parfois il/elle le cache bien, la solitude peut générer, très jeune, une multitude de questionnements et de stratégies (d’adaptation) pour composer avec. Ainsi, certains se glissent sous une carapace de « caméléon » pour s’intégrer socialement tandis qu’à l’extrême opposé, d’autres mettent en avant leur tempérament de « loup solitaire » ; toutes les déclinaisons intermédiaires étant possibles par ailleurs.
A mon sens, la langue anglaise offre un bel éclairage, à travers sa variété lexicale, pour décrire la problématique zébrée : « alone » indique la solitude physique tandis que « lonely » fait référence au sentiment de solitude, avec ses répercussions psychologiques et émotionnelles. Or, si être physiquement seul(e) est par moment, pour nombre de HP, une source d’apaisement, voire une nécessité ; l’incomplétude, quant à elle, conduit à une quête, permet des ajustements, génère aussi parfois des inquiétudes, voire du renoncement. Dans tous les cas, cette dernière suscite régulièrement des échanges aussi animés qu’intéressants dans la prairie. Au fil des nombreux témoignages qui m’ont été adressés ces 4 dernières années, il m’a semblé en distinguer des nuances, à compléter naturellement avec vos retours. En fonction de ses caractéristiques et de sa façon d’être au monde, on ne se retrouve pas forcément dans chacune d’entre elles, même si elles peuvent nous parler. Petit tour en « solitudine » :

  • La solitude « pionnière » accompagne celles et ceux qui militent et veulent changer le monde. Elles/Ils savent généralement pourquoi, poussés par une conviction invincible en elles/eux et leurs idées, qui leur tient d’ailleurs compagnie dans l’adversité.
  • La solitude « sociale » décrit cette différence palpable avec un groupe défini. Par bien des aspects, de manière parfois involontaire, le/la HP peut détonner, ce qui est instinctivement capté par tout le monde, même si on ne sait pas toujours mettre des mots dessus. Que ce soient dans l’allure, les centres d’intérêt, les échanges qui manquent de fluidité (notamment quand la vitesse de traitement du HP est plus basse que le reste) ou des malentendus de mode d’emploi humain… Le lien ne se créé pas toujours facilement et renvoie le zèbre à son atypisme, à travers des « moments de solitude » qu’il décrit parfois avec recul et humour. Cette forme-ci est plus facile à gérer lorsqu’on comprend son fonctionnement et entre en interaction avec des personnes qui nous ressemblent et/ou nous acceptent tel(le) qu’on est.
  • La solitude « cognitive » renvoie à ces experts qui ont tellement approfondi un sujet qu’elles/ils le maîtrisent intensément, sans toujours trouver des interlocuteurs avec lesquels échanger et se nourrir. Certains peuvent en faire un métier et transmettre ainsi leurs connaissances, sous diverses formes, d’autres cultivent leurs centres d’intérêt, à titre personnel.
  • La solitude « d’anticipation » fait référence à cette capacité à comprendre et faire des liens avant les autres. Elle génère souvent des mines dubitatives et parfois quelques désaccords lorsque les autres n’ont pas compris (qu’ils n’avaient pas compris ;). Elle s’accompagne souvent de frustration pour le/la HP qui peut, au choix, tenter d’expliquer, se battre, manipuler, ronger son frein ou se résoudre à laisser les autres cheminer. Elle génère un sentiment particulier de gâchis. Ce dernier n’est pas forcément compensé par un « je vous l’avais bien dit ! » lorsque la situation prend la direction pressentie par le/la zèbre, si on met en regard l’énergie et le temps perdus. Par la suite, ces situations peuvent, par contre, faire le lit d’anecdotes à raconter.
  • La solitude « bannie » répond à la peur du rejet ou de l’abandon. Pour l’éviter, certains surdoués, surtout non détectés, notamment les profils féminins, peuvent adopter des stratégies d’adaptation pour se glisser dans un « moule » socialement acceptable, voire saborder plus ou moins consciemment leur potentiel.
    Si cette posture est bénéfique, de manière circonstanciée, pour entrer en interaction ; lorsqu’elle se transforme en une carapace « faux-self » (Donald Winnicott) qui prend toute la place, elle peut conduire à un blocage des émotions (et des alertes physiologiques), au mépris de ses besoins, parfois même de ses valeurs. Prendre conscience de l’origine de la peur (souvent dans l’enfance), l’affronter et la rendre à celui, celle, ceux qui l’ont générée initialement permet d’entamer un travail pour reconnecter cœur-corps-mental. On peut alors plus facilement faire la part de ce qui relève de nos blessures du passé, de ce qui appartient à l’interaction du moment et de ce qui concerne nos mini-dons (détecteur d’incohérences, distanciation, synergologie, anticipation…) qui accompagnent souvent la douance. Il est alors plus facile de les mobiliser ou non, selon ses envies et ses besoins.
  • L’(auto) solitude « fuie » , en lien direct avec la précédente forme de solitude, évoque cette façon de s’organiser pour ne pas rester seul(e) avec soi-même. Ainsi certains blindent leur agenda, organisent des projets de vie / professionnels (souvent sur fond de rupture impactante) ou remplissent simplement le silence ambiant d’infos ou leur imaginaire de lectures pour ne pas laisser au cerveau le temps de s’interroger… sur le sens de la vie (professionnellement, amicalement, amoureusement, familialement). Il ne s’agit pas vraiment de cette curiosité insatiable du zèbre qui le/la pousse à creuser par stimulation cognitive mais plutôt d’une forme d’évitement, qu’il/elle peut ressentir si il/elle prend le temps de s’interroger.
    Apprendre à dompter cette effervescence mentale pour en faire une alliée est un bon moyen de ne plus la craindre. Le processus peut être long (toute une vie sans doute ;)) et émotionnellement énergivore car il suppose de faire la paix avec son passé et sa façon d’être au monde, en accueillant ses qualités et ses défauts, avec autant de bienveillance que possible. Les bénéfices à la clé sont néanmoins nombreux, tant pour soi que dans ses interactions avec le monde.
  • La solitude « refuge » est souvent utilisée par beaucoup de HP. Du fait de leur hypersensorialité et d’un déficit d’inhibition latente notamment, elles/ils éprouvent le besoin de se ressourcer dans leur cocon ou la nature, à l’écart des bruits, des odeurs, des lumières ou de tout autre stimuli. Une fois régénérés, elles/ils peuvent retourner dans l’arène.
  • La solitude liée à un don concerne plus particulièrement les hypersensibles, synesthètes de personnification et autres synergologues… Elles/ils ne peuvent pas facilement évoquer leur talent particulier, confinant à « l’extra-lucidité », au risque de passer pour « dingues ».
    Certains en font usage dans le cadre de leur métier, bien souvent dans le soin ou l’aide à la personne mais pas seulement. D’autres le gardent pour eux, ne sachant pas forcément trop quoi en faire. Le plus frustrant est qu’il est difficilement mobilisable pour soi-même, lorsqu’on est impliqué(e) émotionnellement. Cela donne parfois le sentiment d’être « un(e) voyeur psychologique ». Cela peut aussi générer des réactions particulières dans l’entourage, comme solliciter le don pour des anecdotes, le mettre à l’épreuve ou le craindre.
    Ces facultés peuvent donc pousser à l’isolement, notamment lorsque trop de non-dits, de mensonges « socialement acceptés » ou un manque d’intégrité sont captés. Un temps de repli, à travers des lectures, des films et des pratiques artistiques permet bien souvent de retrouver un « niveau de sérénité et/ou d’idéalisme suffisant » pour composer à nouveau avec…
  • La solitude « phobique », dans certains cas « addictive » : en dehors de traits autistiques ou d’une comorbidité particulière, lorsqu’un(e) zèbre traverse des expériences négatives, de manière trop répétée, souvent en lien avec les types de solitude précédemment citées, il arrive qu’il/elle bascule dans le retrait social, plus ou moins volontaire et durable dans le temps. Certains HP finissent même par apprécier sincèrement l’apaisement que procurent le calme et l’indépendance sous-jacents. Avec résignation ou sérénité, ils préfèrent alors l’isolement aux relations insatisfaisantes, jugées (toutes) trop énergivores. Mais, ils peuvent aussi se priver alors de jolis moments d’interaction, qui surviennent par surprise. Lorsque cette solitude génère un mal-être, un travail sur soi (avec le/la thérapeute qui convient) permet de trouver des pistes et des techniques pour s’en extraire.
  • La solitude « amoureuse » est celle qui suscite le plus de questions et d’inquiétude. En recherche d’un partage intense et/ou intègre, durable ou non, les HP évoquent régulièrement ce sentiment d’incomplétude qui les questionne. Vont-elles/ils trouver âme à leur cœur, malgré leurs bizarreries/leur histoire ?
    Certains veulent fusionner et combler ce vide intérieur qui les déborde depuis longtemps. D’autres préfèrent intellectualiser ou codifier la relation. D’autres organisent des « plans d’attaque » et expérimentent. D’autres se tiennent à distance même si elles/ils le déplorent… Et bien d’autres postures encore. Certain(e)s trouvent et composent alors aussi avec la réalité et les imperfections, d’autres non.
    Les « solos » finissent par se demander si elles/ils ne sont pas en recherche d’une chimère et si elles/ils doivent continuer à fureter. Cela les conduit parfois à s’interroger sur leur capacité/envie d’une vie à 2 ou de famille. Elles/ils peuvent aussi réaliser qu’elles/ils ne savent pas vraiment qui elles/ils sont, ce qu’elles/ils ont à offrir et finalement attendent de l’autre.
    D’autres, au contraire, le savent trop bien et en deviennent exigeant(e)s. Un cran vient se rajouter quand elles/ils en ont déjà bavé. Tant qu’elles/ils n’ont pas compris les raisons de leurs déboires, ni assumé leur part de responsabilités (50% ?), il me semble plus difficile d’envisager une nouvelle relation, sans peur du moins. Et même dans le cadre de relations déséquilibrées, voire toxiques, il est possible de reconnaître :
    *ces intuitions que l’on n’a pas écoutées ;
    *ses projections que l’on a posées sur l’autre sans prendre le temps de la/le découvrir vraiment;
    *ce qu’on a laissé faire ou dire aussi, au mépris de ses besoins et envies…
    Cela permet notamment de modifier ses fonctionnements pour envisager les relations autrement. On peut s’éviter de reproduire encore et encore les mêmes schémas ou de basculer en hypervigilance, passant au crible tous les mots ou gestes qui feraient penser à une situation passée, afin de s’en extraire rapidement. Car cette posture induit malheureusement des comportements chez l’autre aussi, par effet miroir. Et on risque de passer à côté d’une belle histoire par manque d’ancrage envers la personne qu’on a en face de soi.
    Au final, même si cette solitude peut sembler intolérable, ne vaut-il pas mieux tirer parti de ce temps seul(e) pour cheminer psychologiquement, mieux se connaître, lever ses freins, reconnecter son alarme corporelle et instinctive, apprendre à affirmer ses besoins/envies et se tenir prêt(e) pour l’imprévu ? Pour ma part, d’un naturel positif, je continue de croire que chaque personne peut trouver quelqu’un qui lui convient. Après tout, on est quand même 7,5 Milliards de personnes sur terre ! Cela implique juste certains ajustements pour s’ouvrir suffisamment à soi-même et à l’autre.

En véritables équilibristes, nos besoins oscillent entre une recherche d’appartenance au groupe rassurante et un respect de nos besoins fondamentaux et de notre sphère privée. Finalement, on est tous un peu seul(e) avec soi-même, ses perceptions et sa compréhension des choses. Bernard Werber a d’ailleurs une jolie formule sur le sujet : « Entre ce que je pense ; ce que je veux dire ; ce que je crois dire ; ce que je dis ; ce que vous avez envie d’entendre ; ce que vous croyez entendre ; ce que vous entendez ; ce que vous avez envie de comprendre ; ce que vous croyez comprendre ; ce que vous comprenez… Il y a dix possibilités qu’on ait des difficultés de communiquer. Mais essayons quand même. ».
Oui, essayons quand même ! Car quand l’interaction a lieu, lorsque l’autre nous comprend sincèrement, voire nous saisit à demi-mot ou d’un simple signe non-verbal… cela rend précieux ces moments de partage. A mon sens, le secret est alors de les vivre à l’instant t, ancré(e) dans ses besoins et ses émotions, sans chercher à se projeter ou à faire durer ce moment. Car ce sont des cadeaux qui, mis bout à bout, peuvent donner une vie entière !

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